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03/09/2012

Violences ordinaires

Une psychologue en libéral a été assassinée il y a quelques jours par un de ses patients. (article)

Fort heureusement, ce genre d'évenement est extrêmement rare. Et en repensant à ma pratique personnelle, les fois où je me suis senti en danger sont rares aussi.
Il faut dire que je ne travaille pas en psychiatrie, que je ne vois pas de patients "lourds", extrêmement violents ou dangereux. C'est déjà un facteur limitant.

Les fois où j'ai pu ressentir du danger se limitent en gros à deux situations : les adolescents "en crise" amenés aux urgences, et les réactions des parents dans les suspicions de maltraitance.

Pour les adolescents, c'est régulièrement en effet que les pompiers ou le samu nous envoient aux urgences des adolescents pour "crise d'agitation" (c'est le motif annoncé).
On nous décrit à l'arrivée des ados qui ont tout saccagé, de leur salle de classe ou du foyer dans lequel ils étaient placés.
Dans l'immense majorité des cas, ils arrivent aux urgences calmés, et le changement de lieu et d'intervenants fait qu'ils restent calmes aussi chez nous. Une hospitalisation courte, le temps de réfléchir aux éventuels changements à apporter dans la vie de cet ado, aux prises en charges à proposer et généralement la sortie est envisagée, sans comportement violent dans le service. La plupart du temps il s'agit d'adolescents au parcours cabossé, placés, avec une histoire familiale compliquée et qui développent une intolérance à la frustration importante. Qui manquent de mots pour exprimer leur mal être et l'expriment dans leur comportement.

Quelques uns cependant sortent du lot. Des rares cas où un profil plus psychiatrique se cache sous le motif initial de crise d'agitation. Là il m'est arrivé d'avoir peur. D'ados où l'on sent une impulsivité importante et pour lesquels on ne sait pas quand ça va exploser. 
Je me souviens d'un adolescent en pleine crise, qui voulait absolument sortir. J'ai essayé de parlementer un peu, mais la violence en face montait, montait... Jusqu'à ce qu'il prenne un crayon et essaie déliberement de me le planter dans l'oeil. Heureusement que je n'étais pas tout seul.

L'autre catégorie de situations dangereuses se situent dans le cadre de la maltraitance.
Un enfant est hospitalisé, on note des plaies, des signes suspects. Et/ou il fait des révélations au psychologue.
Lorsque l'on pense maltraitance, il faut faire un signalement au procureur, c'est à la justice de faire le travail. Mais dans l'intervalle, le plus souvent, il faut tout de même rencontrer les parents pour expliquer que l'enfant va être gardé en attente d'une décision judiciaire. Et si ce sont eux qui sont suspectés, l'entretien n'est pas des plus cordiaux, on s'en doute.
Généralement les parents sont rencontrés par plusieurs professionnels ensemble, psy, assistante sociale, médecin... On essaie de n'être jamais seuls. Mais il faut de tout de même annoncer (sans en dire trop non plus) que l'enfant reste hospitalisé car le procureur a été saisi, en raison de ... doutes, plaies suspects, etc (le but étant de ne pas en dire trop non plus si le parent est suspecté des violences).
C'est là que cela peut exploser.
Déjà si le parent est maltraitant, à la base, on peut se douter qu'il y ai des profils violents et impulsifs. 

De manière étonnante pourtant, la plupart des entretiens où on annonce que l'on demande l'intervention de la justice se passent "bien". Je ne dirai pas que c'est chaleureux et bon enfant, mais je veux dire sans violence, sans cri, sans heurts.
Mais évidemment, j'ai déjà aussi entendu des menaces, vu des comportements violents.
Je me souviens d'un père qui, apprenant le signalement en cours pour son enfant, est venu nous voir pour nous "démonter la gueule".

Dans ces cas là, effectivement, on peut avoir peur car les personnes en face sont éminement stressées par ce qui se passe et donc imprévisibles.
On n'adopte jamais un discours accusateur style "vous avez battu votre enfant".
On reste dans l'objectivité la plus objective "il présente des plaies suspectes.". Ou "nous avons entendu des paroles inquiétantes, c'est à la justice de mener l'enquête".
Il n'y a rien à gagner à ce stade à être trop confrontatif.
Mais reste qu'on ne sait jamais comment l'entretien peut tourner, si la personne ne va pas devenir brutalement violente.

Par contre, les infirmières gèrent plus que moi des comportements violents, souvent aux urgences.
Des parents qui viennent ivre en soirée par exemple (et c'est malheureusement assez courant) et sont agressifs.
Ou de parents qui, aux urgences, inquiets, lassés d'attendre, finissent par exploser.
Et là, le plus souvent, il s'agit des petits patients les moins graves médicalement.
Car c'est sur que, lorsqu'on vient aux urgences à 22h pour un enfant qui toussote un peu, ou bien présente un 37°5 de température, on ne nous déroule pas le tapis rouge, il y a le plus souvent des choses plus lourdes à gérer par l'équipe médicale.
Donc on attend... Évidemment, le mieux serait de ne pas venir aux urgences à 22h avec un petit bout de 2ans, qui finit par pleurer de fatigue au bout d'une heure d'attente, tout ça pour faire vérifier sa gorge car il toussote depuis deux jours.
Evidemment, quand on voit tout le monde passer devant nous (médicalement plus urgents, mais ça les patients ne le devine pas toujours), quand le petit bout fait colère sur colère car épuisé, quand le patient pense qu'aux urgences on est pris en charge "de suite" et donc ne comprend pas l'attente, la tension finit par monter et la violence peut arriver à n'importe quelle moment.
Et celles qui sont en première ligne à ce moment sont évidemment les infirmières. Les médecins sont en salle de consultation. Les psychologues au café en entretien.

Ceci dit, il m'est arrivé de devoir gérer aussi des parents ivres ou passablement énervés pour x ou y raisons. Il y a même eu quelques fois tentation du service d'appeler systématiquement le psy pour tous les parents "énervés".
Il a fallu expliquer et ré-expliquer qu'avant d'appeler le psy, il fallait déjà évaluer le pourquoi du comportement violent. Que énervé ne voulait pas dire forcement psychologiquement déséquilibré ! 

Un parent "énervé" parce qu'il n'a pas vu le médecin depuis 24h, qu'il est anxieux des résultats d'examen de son enfant et que personne ne lui répond, je ne vois pas en quoi ce serait pathologique. Je ne vois pas en quoi le médecin devrait se défausser et appeler le psy pour gérer "l'enervement", parce que c'est plus pratique d'en envoyer un autre sur le front.
Moi aussi je serai énervé si l'on ne me disait rien et me laissait dans une attente anxieuse.
Et je serai passablement encore plus énervé si la seule réponse du service était de m'envoyer le psy !
Ce patient a avant tout besoin de réponses et d'explications médicales et son énervement me parait bien licite.

On m'a déjà appelé pour un papa irrascible, violent verbalement dans le service. Pour que je découvre un monsieur, certes au tempérament impulsif et excessif à la base, mais qui, si on creusait un peu, expliquait surtout qu'il en avait marre d'entendre des remarques racistes de la part de quelques personnes de l'équipe... Remarques insidieuses, toujours sous entendues... Mais pour lesquelles l'énervement de monsieur était fort compréhensible.
Là aussi : énervement = on appelle le psy. Alors que si la cadre du service avait discuté 10 minutes avec le papa, elle aurait compris qu'il y avait une bonne mise au point à faire avec son équipe avant d'appeler le psychologue à la rescousse ! 

Ceci étant... Je reprends bientôt le travail dans quelques jours... En espèrant y trouver des patients calmes et coopérants, des soignants gais et détendus, des parterres de pétales de roses dans les couloirs, une machine à café dans mon bureau, des...
Quoi je rêve ?
Franchement, vous voulez que je vous dise ? Vous étes pas drôles. 

10:46 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook