22.03.2012

Chante

 

 

A celles qui ont été salies dans leurs chairs et leur cœur, à celles qui se taisent, à celles qui osent parler.
A celles qui se sentent responsables, parce qu’il faut bien que ce soit la faute de quelqu’un. A celles qui portent au fond d’elles, indélébile, la salissure qu’elles vomissent, qu’elles rejettent, par les larmes, par le sang. Par les mots quelques fois.
A celles qui haïssent, à celles qui pardonnent. A celles qui en pleurent de rage ou de désespoir. A celles qui n’ont pas les larmes, enfermées avec leur peine, tout au fond, dans l’insondable profondeur de la noirceur des souvenirs.
A celles qui portent la culpabilité qui n’est pas la leur, parce que l’autre les a si bien persuadé qu’elles y étaient pour quelque chose.
A celles qui le disent, à celles qui le hurlent. A celles qui n’ont pas la force de dire et qui trouvent ailleurs d’autres mots et d’autres façons d’expulser le mal à l’intérieur.

A toi qui timidement, a commencé à oser en parler il y a un an. A toi qui verrouille bien au fond ton ressenti, de peur d’être submergée par l’horreur et la peine accumulée. A toi qui craint d’ouvrir une brèche dans ces émotions au fond de toi.
A toi qui le crie à ta façon, en clé de sol, en chantant les mots des autres à défaut des tiens. A toi qui fait entendre ta voix, même si cachée au milieu de mille autres.
A toi à qui j’ai envie de dire chante, crie, parle, pleure, ris, pour ne plus porter ce fardeau qu’il doit  porter, lui, maintenant et plus toi.
Rend lui cette saleté qui n’appartient qu’à lui et à lui seul.
A toi qui chante pour les autres, entend aussi  cette chanson à l’intérieur qui n’appartient qu’à toi, c’est ta mélodie et ton chemin.
Pour celles qui ne peuvent pas dire, continue de chanter. Soit la voix qu’elles n’ont pas, soit les mots qui ne sortent pas, donne leur l’émotion qu’elles n’ont plus.

Et que portée par mille autre voix, la tienne se fasse entendre, claire et belle, comme elle l'a toujours été à l'intérieur de toi.

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Poèmes d'Opale


20.02.2012

J'aurais pu, j'aurais su, j'aurais du

Adamma est morte. A 16 ans.
Ca fait sacrement jeune pour mourir, surtout lorsqu’on a eu une vie pourrie du début à la fin.
A la grande loterie de l’univers, il y en a quelques uns qui tirent le mauvais ticket. Adamma fait partie de ceux là. S’il y a un dieu quelque part, je le soupçonne même d’une certaine jouissance sadique. Parce que l’accumulation est par trop sordide.

Car si un réalisateur avait fait un film sur l’histoire d’Adamman, on aurait dit stop au bout de 20 minutes devant la succession de malheurs et de clichés. Trop c’est trop. Stop. Arrêtez. Ce n’est pas crédible.
Dieu ferait un piètre réalisateur.

J’ai connu Adamma l’année dernière.

16 ans. Hépatite auto-immune hospitalisée.
Une putain de saleté de maladie qui vous abime le foie petit à petit.

Adamma est donc suivie et traitée depuis son enfance.

La première fois que je rentre dans sa chambre, je me retrouve face à une ado obèse, fermée, très impulsive, ne supportant rien et surement pas l’entretien avec un psychologue.
On me demande de la voir car elle est en refus. De traitement. De l’école. Des contraintes. De tout.

L’entretien se fait sur le fil. Je sais que n’importe quel mot/attitude qu’Adamma jugerait inappropriées pourrait tout faire basculer et me flinguer toute chance ultérieure de rediscuter avec elle. J’y vais doucement.
Toute petite, Adamma a été abandonnée par sa mère, qui a eu elle-même une vie bien cabossée et douloureuse. L’enfance d’Adamma a été chaotique et je n’ai pas la place ici de m’y étendre beaucoup. On peut juste dire qu’elle a bien morflé.

Elle se retrouve placée chez une tante et un oncle qu’elle connait à peine, en compagnie de son frère.
Très vite, Adamma se révolte, elle est mal, mais n’arrive rien à en dire ,juste envoyer bouler les adultes autour d’elle et refuser tout ce qu’on lui propose. Dont ses traitements.
Les médecins arrivent à la voir, quand elle souhaite bien venir.
Le traitement est pris au petit bonheur la chance.
Les examens se dégradent à vitesse grand V.
L’oncle et la tante sont dépassés et ne savent plus comment agir.

Un premier signalement est fait à la justice devant l’inquiétude de l’hôpital pour la survie de cette jeune fille. L’accompagnement social se met en place. Adamma le refuse. Les contacts avec les assistantes sociales et les éducateurs sont conflictuels. Aucun progrès.

Elle échoue donc en désespoir de cause à l’hôpital où je la rencontre.
Le premier entretien, finalement, se passe bien.  Pour je ne sais quelle raison, Adamma me fait confiance et me déballe tout. Sa souffrance, terrible, son sentiment d’abandon, extrême. Sa colère, immense.
Je suis « content », je me dis qu’on va peut être pouvoir travailler, l’aider.
C’est sans compter ses défenses.

Au second entretien, la porte est refermée : elle va bien dit-elle, elle n’a pas besoin d’un psy. D’ailleurs le psy, c’est pour les tarés. Les médecins sont tous des cons qui n’ont rien compris à sa maladie. Les traitements ne servent qu’à la rendre malade et ne la guérissent pas. Elle veut qu’on lui foute la paix. Elle n’est pas si malade qu’on veut bien lui dire.

Finalement, elle retourne chez elle.
Idem, multiples convocations et reconvocations. La tata se dispute continuellement avec Adamma pour qu’elle accepte de revenir nous voir.

Quand Adamma revient, les choses ont empirés. Les résultats sont catastrophiques.

Il faut envisager une greffe de foie.
Elle refuse.
Les médecins expliquent, réexpliquent. Elle refuse toujours.
On se donne un peu de temps…Pendant ce temps Adamma ne prend toujours pas ses traitements.

Le temps passe. Le foie se dégrade. Et après encore x convocations, Adamma revient.
Un nouveau diagnostic tombe :cancer du foie.

Le projet de greffe même devient hypothétique. Il reste un mince espoir de pouvoir faire quelque chose : il faudrait qu’elle aille sur Paris.
Nouvel entretien avec Adamma. Le médecin m’appelle car il pressent que cela va être difficile.

Annonce de cancer. Adamma ne bronche pas.
Annonce d’hospitalisation sur Paris. « Non ».

Ré explication. J’interviens, le médecin intervient.
Et tout à coup, mince espoir, une porte s’entre-ouvre.

« Alors…. Je peux…Je peux en mourir ? » dit Adamma, d'un coup, les larmes aux yeux.

« Oui… C’est ça qui  nous fait peur, en effet », dit le médecin

Adamma s’effondre et pleure en silence.
Intérieurement, je me dis qu’on a peut être franchi un cap. Ca y est, elle n’est plus dans le déni, la toute puissance quant à la maladie. Elle accepte peut-etre d’entendre.

 Le médecin fait les papiers, évoque l’hospitalisation à Paris… On se dit au revoir. On y croit.

La semaine d’après, coup de fil affolé de la tante.
Adamma refuse de se faire soigner.
Ou alors, comme elle le désire. Elle ne veut pas dormir à Paris. Elle veut être hospitalisée tel jour.
Elle ne veut pas tel ou tel traitement.
Et puis elle dit qu’elle n’est pas si malade.
Les défenses sont retombées, massives. Le pont levis s’est refermé sur la forteresse. Imprenable.

Je propose une consultation. Elle n’y viendra jamais.
Le médecin ne la voit plus. Coups de fils avec la tante.

Le médecin parisien se lasse des multiples convocations auxquelles elle ne se rend jamais. Il laisse tomber. Il ne l'aura vu qu'une seule fois.

Et puis, il y a quelques mois, Adamma arrive aux urgences, cachectique.
C’est la fin. Tout le monde le sait, les regards sont sombres. On a échoué.

Adamma nous regarde, affolée. A voir nos mines, l’absence de l’urgence habituelle autour d’elle, l’absence de projets… Elle comprend.
C’est trop tard, elle le sait, elle le voit, elle a déconné, elle s’en veut. Surtout elle a peur.
La mort qu’elle a rejetée, déniée, repoussée au loin pendant des mois, la mort est là, à sa porte. Elle le sent dans son corps et dans nos yeux. Elle voit son impuissance. Elle voit la notre.

On ne fait « rien » parce qu’il n’y a rien à faire. Ce rien est effrayant pour elle comme pour nous.
Enfin rien n’est pas complètement rien, il y a la mise en place d’un projet de soins palliatifs. Mais rien par rapport à l’effervescence habituelle qu’a toujours connu Adamma.

Dans un dernier sursaut, Dieu se réveille un peu et se dit que l’histoire a été un peu trop glauque. Il décide d’épargner à Adamma une agonie longue et douloureuse.

Adamma nous quittera très rapidement. Entourée de ce qui reste de sa famille.

Cette histoire m’a marqué plus qu’elle ne devrait.
Parce que je sais que la clef se situait dans l’histoire d’Adamma, dans ses souffrances. Quelque part bien bouclée dans son psychisme.
Parce que je sais que si j’avais pu y avoir accès un tant soit peu, j’aurai peut être (et je dis bien peut être) pu infléchir ses actes.

Je me demande si j’ai fait tout ce que j’ai pu. Et je ne sais pas.
Je me demande comment en 2012 on peut mourir de quelque chose qui peut se guérir. Je me demande si simplement, elle ne voulait pas partir et que je n’ai rien à en dire ni à en juger.

J’aurai voulu que les derniers regards d’Adamma ne me poursuivent pas comme ils me poursuivent.

06.02.2012

Demandes de stages

Vous êtes étudiant en psychologie et vous avez besoin d’un stage (obligatoire dans le cadre des études de psycho, hein je le précise pour nos amis non-psychologues).
Le B.A-BA de la recherche de stage voudrait que vous ayez un CV lu et relu pour être adapté à votre demande et une lettre de motivation béton.
Mais force est d’admettre, amis étudiants (enfin étudiantes dans 99 % des cas, plutôt), que vous vous y prenez mal.
De l’autre côté de la barrière, je vous le dis, il faut être sacrément motivé et bienveillant pour vous répondre quelques fois.

Il faut préciser que les places de stages sont rares. Aussi nous sommes, psychologues, souvent submergés par les demandes. N’imaginez pas, chers étudiants, que nous nous languissons dans notre bureau de l’arrivée de LA lettre de demande de stage annuelle, que nous ouvrirons fébrilement en murmurant « enfin, enfin, enfin, un stagiaire ».
Non, il y a du monde sur les rangs !

Je passe sur les classiques lettres de motivations photocopiées et où tous les organismes de la région ont reçu la même… Désolé, je classe directement.
C’est pas gentil ?
C'est-à-dire que, pour avoir reçu des dizaines d’étudiants en stage, certains présentent une motivation proche de celle de Marine Le Pen pour un repas de ramadan. Autant vous dire qu’on frôle le zéro absolu.
J’en ai passé des stages à essayer de « motiver » des stagiaires amorphes, au regard bovin. Ca parait méchant. Mais je ne suis pas réputé pour ma méchanceté, bien au contraire. Je rame pour mettre les étudiants à l’aise, j’explique longuement avant un entretien ce qu’on va faire, j’explique longuement après un entretien ce qu’on a vu. Alors si au bout de trois mois de stage, on est tout juste capable de rester sur sa chaise, de faire la plante verte et d’apporter de la déco à mon bureau, non merci. J’ai autre chose à faire !

Donc tout ça pour dire, qu’après avoir été refroidi plusieurs fois, le psychologue cherche plutôt des étudiants motivés.
Alors la lettre de motivation photocopiée à des dizaines d’exemplaires… Ca ne m’apprend pas grand-chose sur ce que vous souhaitez faire dans CE lieu de stage et pour CE poste.

Je passe sur les motivations extrêmement motivées comme « Je dois faire un stage obligatoire dans le cadre de mes études. ». Oui, oui, je suis au courant. Je suis psychologue, hein. T’as vu, tu l’as même écris en haut de ton courrier. Donc me dire que ta seule motivation c’est que c’est « obligatoire »… Ca fait pas très glamour non plus, désolé.

Je passe sur les fautes d’orthographes à foison. Même en master, oui. Je suis peut être vieux jeu, mais l’accumulation de fautes dans un CV ou un courrier de motivation, c’est pareil, ça me rebute d’emblée.

Sinon moi je bosse en pédiatrie. PE-DIA-TRIE. D’ailleurs vous l’avez marqué aussi là, tout en haut du courrier : « Mr Spyko, service de Pédiatrie ».
Donc je suis au courant que j'accueille des enfants, hein. Ce serait même la spécificité du service que je n'en serai pas étonné.
Donc si vous me donnez comme SEULE motivation dans le courrier, « je m’adresse à vous car j’ai un intérêt marqué pour l’enfance », c’est un peu court.
Notez, c’est bien. Pédiatrie : l’enfance. On a tout bon là.Mais j’espère un peu pour vous que vous aimez les enfants, oui, sinon c’est un peu le mauvais service.
Donc oui, c’est bien de dire que ça vous intéresse, mais développez un chouia quoi.
Avec internet, toutes les infos sont facilement trouvables. Donc vous devriez un peu trouver ce qu’on fait dans ce service, quelles genre de pathologies on accueille, quelles sont nos missions. Et avec ça, étayer un peu votre demande.
Un peu plus précisément que, en résumé,  « c’est vachement bien les enfants, alors je postule pour un service où y’a des enfants, parce que les enfants, je les aime bien, alors je suis motivée par l’enfance ».

(oui oui, c’est facile de se moquer, je sais, je suis méchant)


Mais bon, si cela m’agace, c’est que moi, lorsque je faisais mes CV et lettres de motivations, moi aussi j’ai galéré pour trouver des stages.
Mais, alors même qu’à l’époque on ne trouvait pas les infos aussi facilement que maintenant, j’essayais toujours de m’intéresser au service dans lequel je postulais et réfléchir un peu à ce que je pourrais demander.
J’essayais de me mettre à la place du professionnel en me disant « il doit avoir pas mal de demandes, voyons comment je peux l’intéresser ».
Voilà. En fait c’est ça, je vous en veux de ne pas chercher à m’intéresser.  Pas me flatter attention, et me dire que mon service, il est trop à la pointe et trop vachement bien, et que vous seriez flattée de faire un stage avec un trop-bien-psychologue comme moi.
Ca, ça m’agace tout pareil, évitez aussi.
Non, mais juste éveiller ma curiosité, montrer votre intérêt et éveiller le mien.

Je vous en veux d’imaginer que c’est du tout-cuit, et que parce que vous, mademoiselle machin, vous avez passé 34 secondes à photocopier votre lettre de motivation, alors c’est gagné, je vais tomber amoureux de votre photocopie-pas-motivée-bourrée de fautes.

Intéressez moi un peu quoi ! Faites un tout petit effort !

Et pour finir, un conseil important.

Vous allez vous dire, il invente. Ben non, il invente pas.
S’il vous plait, messieurs et mesdemoiselles, lorsque vous mettez une adresse email, c’est une très  bonne idée. Mais par pitié, créez vous une adresse professionnelle.

Une belle, une sérieuse, genre « marcel.dupont@orange.fr ». Voilà, sobre, informative, nickel.

Mais s’il vous plait, me mettre en adresse mail, sur un C.V PRO-FE-SSIO-NNEL, l’adresse que vous utilisez avec les copines ou sur votre MSN, c’est pas très vendeur.
J’ai vu passer des trucs du genre : pupuce47@fournisseur.fr, audreypioupiou@fournisseur.com....
Ca fait moyen sérieux. Si, si, je vous assure.

J’ai l’impression d’être sur un Skyblog et qu’on va parler de la dernière chanson de Colonel Reyel.

Alors vous comprendrez, me faire penser à Colonel Reyel, ouais, ça m'énerve juste un peu. C'est pas gentil de votre part.

19.01.2012

Ce que l'on dit et ce que l'on tait

Tu l’avais bien caché.

Sans le savoir, tu avais choisi la meilleure façon pour que je n’aie pas de soupçons : mettre en avant les symptômes et le retentissement. Ne pas chercher à les dissimuler.

Parce que, sinon, je me serais interrogé, si j’avais senti ça et là, des souffrances, des comportements, des défenses inexpliquées. Je me serais dit qu’il y avait là quelque chose que je ne saisissais pas, j’aurai mal compris ces dissonances entre le discours, les émotions, les défenses…
Mais dès les premiers rendez-vous, tout était là. Un bel état de stress-post traumatique, massif, précis, comme dans les livres.
Des réminiscences, des évitements, des troubles neurovégétatifs, un glissement chronique vers des affects dépressifs, une atteinte narcissique.
Des scarifications, qui étaient d’ailleurs le motif de ta venue à l’hôpital.

Et tu m’as tout dit, dès le premier entretien. De ces anciens conflits entre tes parents. De ces souvenirs où ton père avait manqué de tuer ta mère. De ces scènes qui revenaient sans cesse dans ta mémoire.
J’avais toute les explications, tout pour comprendre. Les souvenirs traumatiques et les symptômes qui allaient avec.

Sauf que, malgré le fait que tu arrivais à reparler en long, en large et en travers des scènes traumatiques, les symptômes ne bougeaient pas.
Tu te plaignais de ton irritabilité, de tes difficultés de concentration, de ton humeur fluctuante. Les scarifications qui étaient parties à un moment revenaient.

J’aurais du m’interroger. J’aurais du me dire qu’il était quand même étrange d’avoir pu tout raconter, en détail, d’avoir pu travailler sur ses souvenirs longuement,  et que cela ai pu avoir aussi peu d’effet. J’aurais du me demander ce qu’il pouvait y avoir derrière toutes ces défenses que tu avais dressé…
Mais les scènes traumatiques étaient tellement sur le devant de la scène, tellement potentiellement traumatiques (une tentative de meurtre de sa mère sous les yeux impuissants d’un enfant me semble une bonne définition du traumatisme tout de même), bref, le souvenir traumatique prenait tellement de place que je n’ai pas cherché derrière.

Ce qui t’arrangeait peut être.
Tu n’as pas inventé la tentative de meurtre.
Tu n’as pas inventé le traumatisme qui allait avec.
Mais je pense qu’à un moment, il est devenu arrangeant. Parce qu’il expliquait tellement bien tous les symptômes qu’il n’était plus nécessaire de parler du reste.

Le reste qui était loin d’être anecdotique puisque tu avais été victime d’abus sexuels.
Puisque les scarifications ont commencé après ces abus.
Mais je n’en savais rien et tu ne m’en avais rien dit.

Tout ce que tu me confiais expliquait tellement bien ta souffrance que je n’ai pas cherché ailleurs.

Je m’en suis un peu voulu quand même quand j'ai su. Je me suis dit qu’on avait tourné autour de cela pendant des mois et que je devais être un bien mauvais psychologue pour n'en avoir rien perçu.
Puis je me suis dit que, peut être, c’est ce que ce n’était pas le moment pour toi.
Qu’il fallait que tu sois prête à le dire, que tu sois en confiance, que les défenses que tu avais patiemment construites pendant des années veulent bien se baisser un peu.
Que tout ce temps n’a pas été du temps perdu mais le temps nécessaire pour pouvoir penser et dire les choses.

Maintenant que tu m’as confié cela, les choses ne sont pas réglées. Car tu t’es confié a minima pour cette première fois. Car tu te refuses à la moindre démarche judiciaire.

Je t’ai expliqué qu’il faudrait qu’on en parle à la justice à un moment.  (je n’ai pas signalé de suite car les faits sont anciens, la jeune fille n’est plus confrontée à son agresseur et donc il n’y a pas de caractère d’urgence … Mais la loi impose de toute façon un signalement à la justice sur ces faits, qu’il faudra bien faire à un moment).
Je t’ai dit qu’on allait prendre le temps qu’il faudrait,  sur les prochaines séances, pour poser des mots sur ce qui t’es arrivé. A ton rythme. Mais qu’il fallait le faire sinon ce souvenir continuerait à te pourrir et te tuer à petit feu.
Tu n’étais pas ravie, mais tu n’as pas dit non.

Je veux croire que c’est parce que tu as décidé d’affronter la réalité et d’y faire face.
Alors pour les séances à venir,  j’ai envie d’espérer avec toi.

 

(la note fait suite à "S'agit d'apprendre à ne pas être heureux", qui parlait de la même jeune fille,à l'époque où j'ignorais ce qui lui était arrivé)

26.10.2011

Juste écouter

Un petit article autour d’un mot lâché par inadvertance par un médecin du service.

Il m’appelle ce matin pour me demander de voir en urgence un patient et sa maman, qui sont suivis par une autre collègue psy.
Je lui explique donc que, si suivi il y a, il est plus logique d’attendre le retour de ma collègue pour éviter à la famille de répéter à nouveau son histoire à une autre personne, et pour tenir compte du travail déjà effectué avec l’autre psy (sans mentionner tous les aspects transférentiels qui ont pu se nouer également).
Le médecin se fait insistant car « la maman pleure ce matin ». Pour moi, ce n’est pas forcement un signe d’urgence psychologique…
On peut pleurer pour tout un tas de raisons et de malheurs dans la vie, sans forcement avoir besoin du psychologue à ce moment. Et heureusement.
Je n’ai pas eu besoin du psychologue pour surmonter par exemple les décès qui ont touché notre famille, quand bien même ils purent être difficiles.

Que la maman « craque » alors que son enfant est hospitalisé ne me semble pas pathologique en soi et ne pas être automatiquement une urgence. nécessitant l'envoi du psy sous les 10 minutes toutes sirènes hurlantes.
Je m’imagine moi, mon enfant hospitalisé en urgence :  j’ai peur, je craque et hop, on m’envoie le psy. J’avoue que bien que psychologue moi-même, je n’aimerais pas bien ça !

Bref, j’explique tout ça au médecin : existence d’un autre suivi psy, le fait que « craquer » ne veuille pas dire forcement consultation psy en urgence, etc…

Et là, il me lâche « Non, mais pas forcement une consultation longue alors. Je crois qu’elle a juste besoin d'être écoutée ».
Oooops.
Alors là, boum, ça touche un point sensible.
Mon métier ce n’est pas « Juste Ecouter »
Et ça m’agace quand on le résume à ça

Bien sur que l’écoute est primordiale.
Je veux dire la vraie écoute : l’écoute entière, non jugeante, qui laisse l’autre dérouler sa pensée en influant le moins possible et en l’aidant au mieux à mettre en mot et synthétiser ses pensées et ressentis ( cf la maïeutique socratique, l’approche non-directive de Carl Rogers …)
Bien sur qu’écouter, ça s’apprend.
Et je suis toujours surpris d’ailleurs ,quand par exemple je fais des consultations communes avec tel ou tel autre soignant, de voir à quel point on croit écouter et à quel point on peut être pourtant influençant ou dirigiste. Comment certains médecins et infirmières qui croient écouter le patient n’essaient en fait que de le convaincre de rallier leur pensée, sans même en être conscients.
Ecouter vraiment, ce n’est pas facile et ça demande de l’entraînement, un travail sur soi pour ne pas laisser ses pensées et émotions parasiter l’entretien. Et des connaissances théoriques.

Mais quand j’entends que la patient a besoin d’être « JUSTE ECOUTE ». Le « juste » m’irrite. J’ai l’impression qu’on a là une vision terriblement limitative de mon travail.
Genre je pose mes fesses, je fais « hmm hmm » pendant 45 minutes, et le patient qui s’est vidé ressort miraculeusement guéri.
Non, ça ne marche pas comme ça.

Implicitement, cela veut dire que l’on croit que « parler fait du bien » et qu’il faut « vider son sac ».
Mais ça ne marche pas toujours comme ça. Non, parler ne fait pas toujours du bien. Dans les cas de traumatismes psychologiques, parler fait tout, sauf du bien.
On est en plein, dans ces cas là, dans le syndrome de répétition où parler de l’événement fait revivre à chaque fois les mêmes émotions, la même souffrance, la même peine inlassablement répétée et toujours aussi aigue.
Penser que parler du traumatisme suffit à la guérir est une méconnaissance terrible de la psychologie et de la clinique. Une torture inutile pour le patient.

Pour que parler puisse aider, le psychologue a un rôle. Qu’on va définir différemment selon les techniques et théories utilisées, mais en tout cas, pas un rôle passif du psy qui fait « hmm hmm » et qui hoche la tête.

Dans le traumatisme par exemple, parler de l’événement va faire du mal. De toute façon. Mais si le sujet le fait en présence du psychologue, celui-ci pourra aider petit à petit le sujet à mettre un sens sur ce qui lui est arrivé, à envisager les choses sous un angle un peu différent, à l’empêcher d’être submergé sous les émotions qui l’envahissent pendant le récit et qui l’empêchent de penser l’événement autrement. Qui vous aide à comprendre par quels mécanismes cet évenement vous a touché. Qui vous accompagne dans des solutions dans votre vie actuelle.
Ce n’est pas juste de l’écoute passive.

Parler fait du bien si vous avez en face de vous quelqu’un qui écoute certes, mais qui fait quelque chose de votre parole et vous aide à lui donner un sens. Sinon la parole n’est que logorrhée inutile. Et vous multiplierez les entretiens indéfiniment.
Certes « pleurer un bon coup » peut faire du bien transitoirement, par un effet un peu cathartique.
Mais si pleurer un bon coup fait du bien, c’est aussi surtout que, dans ces moments où toutes nos défenses s’effondrent, on s’autorise à lâcher des choses qu’on aurait peut être pas dites à d’autres moments. Si l’autre en face entend réellement alors notre parole, sait en faire quelque chose, nous aide à cheminer dans notre pensée, alors pleurer n’a pas été inutile. Mais idem, ce n’est pas juste pleurer un bon coup qui a permis d’avancer.

Alors voilà, j’étais un peu en colère aujourd’hui et j’ai expliqué, surement en vain d’ailleurs, que mon rôle était un peu plus qu’une simple écoute.

Que je n’ai pas juste passé cinq années à la fac à apprendre à faire « hmm hmm », à poser mon menton sur ma main en opinant de la tête et à dire « la séance est finie, à la semaine prochaine, ca fera 50 euros ».

Quant à moi, j’espère que vous m’avez un peu plus que juste écouté.


09.09.2011

Love at first sight

C’est quand je rentre dans la chambre pour voir l’enfant qu’elle se lève.
Une jeune femme de 18-20 ans. Légèrement vêtue. Très maquillée.
 « Oh vous devez être le psychologue, je suis contente de vous voir » dit elle d’une voix mi sussurée, mi parlée, tout en midinant à 250 %.
Ma grande puissance de déduction (eh psychologue quand même !) me dit que cette jeune femme de 20 ans ne doit pas être la mère du petit Jason, 11 ans, qui est au fond du lit.

« Oh, non, dit elle en réponse à ma question, je suis sa sœur. C’est que je suis trèèèèès inquiète pour lui » me dit elle avec une œillade et un mouvement de cheveux digne d’une pub de shampooing , qu’on aurait cru que c’était au ralenti, mais même que c’était pas au ralenti. Trop forte.

Je demande si la maman/le papa/la grand-mère/la voisine/la cousine du frère de la fleuriste du coin de la rue, bref n’importe qui d’autre moins travaillé par ses hormones, pourrait me renseigner et commencer l’entretien avec moi.
« Non…Il n’y a que moi… » ajoute-t-elle avec un regard appuyé et en laissant planer le silence…

J’ai comme l’impression que cette jeune femme n’est pas tout à fait disposée à me donner des renseignements bien informatifs sur son petit frère. Ni même qu’elle se soucie beaucoup de lui (elle ne lui jettera pas un œil du temps de l’entretien).
M’est d’avis qu’elle est venu chasser du mâle hospitalier. De l’infirmier. Du médecin. Du psychologue. Oui, je sais, je suis affreusement macho de dire ça. N’empêche que…

« Vous savez, je suis contente que vous soyez psychologue (œillades, bouche en cœur, minauderies…)…J’aurai teeeeeeellement de choses à vous raconter…. (silence appuyé)… »

Et bien, je me suis retranché derrière mon professionnalisme et ma froideur de psy-pas-empathique. J’ai pris les renseignements généraux sur l’enfant avec une rigueur et un détachement administratif. Et j’ai conclu que je repasserai quand la maman serait là.

« Mais,moi aussi, je serai làààà tous les jours…. A bientôt (silence appuyé). J’espère, hein… (œillade)…. »
Et elle finit par me tendre une main. Pour une poignée de main qui n’était ni franche ni directe, mais plutôt très caressante.

Voilà comment j’ai failli perdre ma virginité hospitalière (en service je suis asexué moi, jamais de pensées ou de propos tendancieux. Les fantasmes d’infirmières nues sous la blouse, très peu pour moi. RIEN. Asexué je vous dis).
Mais le plus embêtant dans l’histoire, après avoir vu la maman, c’est que la grande sœur finalement semblait la plus « raisonnable » et la plus pragmatique de la famille… Autant dire que ce petit bonhomme ne semblait pas sorti de l’auberge…

22.08.2011

S'agit d'apprendre à ne pas être heureux

Je vais chercher Sarah dans la salle d’attente et comme d’habitude, Sarah est toute seule.
Elle se lève à mon approche, me tend une poignée de main franche avec un grand sourire.

Du haut de ses 13 ans, Sarah a l’aplomb d’une jeune adulte. Elle se gère. Depuis longtemps.

Depuis deux ans, je vois plus ou moins régulièrement, selon comment elle va, Sarah en entretien.
Elle est toujours à l’heure au RDV, même si celui-ci l’oblige à traverser la moitié de la ville en bus. Elle n’en oublie jamais aucun.
Elle se gère. Depuis longtemps.

Il faut dire qu’avec une maman dépressive au long cours, dont l’alcool a été à un moment le seul refuge, on apprend à se gérer seule. On a pas le choix.
Il faut dire que quand, petite, on voyait  régulièrement sa mère se faire tabasser par son père, on apprend à fermer sa gueule et à gérer ses soucis toute seule. Sans bruit.

Aussi Sarah vient sans sa mère.
Non pas que celle-ci se désintéresse de sa fille. Bien au contraire. Je l’ai déjà eu au téléphone et on a échangé par courriers interposés. Elle est sincèrement inquiète pour elle.
Mais pour Sarah, je crois qu’elle a enregistré quelque part au fond d’elle qu’elle devait se gérer toute seule, que c'était comme ça et pas autrement : aussi elle vient seule.

Je suis quasi certain que la maman n’est même pas au courant de la moitié des rendez vous donnés.

Alors bien sur, se gérer toute seule, gérer le quotidien d’une maison où tout va à vau-l’eau, s’occuper un peu du ménage, un peu du petit frère, un peu du collège, un peu de maman, ça prend de l’énergie tout ça.
On a beau prendre sur soi, dire bonjour à la dame et faire un grand sourire, au fond, il y a des lézardes et des craquelures qui ne demandent qu’à s’élargir.

Aussi, dans sa vie qui officiellement va très bien, Sarah a commencé il y a deux ans à se faire des scarifications. Discrètes. Que personne n’a remarqué pendant longtemps.
Parce qu’elle n’avait le droit d’aller mal. Pas le droit d’inquiéter sa mère ou les adultes.
Parce qu’elle voulait se gérer toute seule et qu’elle n’y arrivait pas.
Non, elle n’y arrivait pas et cela la rendait malheureuse. Pire : cela la rendait coupable.
Au fond d’elle, elle se sentait coupable d’être triste, coupable potentiellement d’inquiéter sa mère qui avait tellement à gérer de son côté, coupable de ne pas arriver à affronter les évènements.
Alors qui dit coupable, dit punition. Et méthodiquement, tous les soirs, pendant des mois, Sarah s’est punie de se sentir triste en se scarifiant. Parce que c’était forcément sa faute.

Sarah avait pris la culpabilité de tout le monde dans sa famille.

Celle de sa mère qui n’arrivait pas à arrêter l’alcool, et où Sarah se reprochait de ne pas arriver à l’aider.
Celle de son père qui avait été violent, et où elle se disait qu’elle aurait du l’empêcher.

Elle portait tout.
Et tous les soirs, sa culpabilité ressortait en larmes rouge sang.

Jusqu’au jour où sa mère apercevant une marque bizarre sous les pulls à manches longues que Sarah portait en toutes saisons, sa mère donc l’amena aux urgences.
Où je fis sa connaissance.

Depuis deux ans, un peu de chemin a été parcouru. Pas beaucoup.

Mais elle est toujours là, fidèle au rendez vous, avec son sourire avenant, sa poignée de main franche, et toute la façade de la jeune fille-qui-va-bien.

Sarah se sent un peu moins coupable. Sarah ne se fait plus de scarifications.

Mais Sarah continue à ne pas vouloir inquiéter sa mère, qui pour elle a déjà trop subi, et elle continue à se gérer seule, à la maison, au collège, à l’hôpital.

Ne disant rien de ses soucis à la maison.
Allant voir l’infirmière du collège quand le vernis craque.
Allant voir le psychologue de l’hôpital.
Mais toujours seule.

Et si je dois dire une chose personnelle sur cette jeune fille, c’est que moi, elle m’émeut : par son courage et sa volonté de rester toujours debout dans l’adversité.

Je dois dire que ça me fait toujours quelque chose de la voir face à moi, essayant de rester digne, de prendre sur elle, d’affronter seule les évènements,  contenant ses larmes et ses émotions.

D’un coté j’aimerai bien qu’elle recolle un peu plus à ses émotions, qu’elle soit plus dans le ressenti et moins dans l’évitement et l’agir.
D’un autre côté, c’est  en évitant de ressentir qu’elle a aussi avancé dans sa vie et qu’elle a tenu bon.
Alors quel est le mieux ?…

Je crois que finalement, seule Sarah me dira un jour ce qui est bon pour elle.
Et moi, je ne l’aurai qu’un peu accompagnée sur son chemin.

12.08.2011

J'ai vu dans son regard...

Le Dr E. ne m'appelle jamais. Non pas qu'elle me déteste. Je crois même qu'elle m'apprécie un peu. Non. En fait, elle n'appelle jamais personne dans le service des urgences où elle travaille.
Il faut dire que le Dr E. est un peu timide. Ou un peu  schizoïde. Ou un peu les deux.
Bref, en résumé, c'est pas une grande causeuse. Elle panse, elle recoud, elle soigne avec diligence dans les salles des urgences, mais n'esperez pas la croiser dans la salle café, ou la voir s'arrêter dans les couloirs pour parler de la pluie et du beau temps. Elle fonce tête baissée entre deux patients (qu'elle soigne fort bien apparemment) et évite toute autre rencontre que la pince à suture ou la poche de perfusion.

Tout ça pour dire que ce matin là, en entendant sa voix au téléphone, je me doutais bien qu'il y avait quelque chose d'un peu sérieux. Pour qu'elle ose appeler quelqu'un à la rescousse.

Un grand adolescent serait là suite à une agression dans le bus. Le Dr E. l'a accueilli pour les soins et établir un certificat de coups et blessures (pour la police).
Sauf qu'à part un demi-hématome sur le coin du front, ce jeune homme ne présente pas de plaie. Fort heureusement, dira-t-on après cette agression.
Mais là où le Dr E. est surprise, c'est que malgré la modestie des lésions, le jeune garçon est arrivé en état de choc intense. Et elle est très inquiète.

J'arrive donc prestement (je trouve cet adverbe d'une élégance rare non ?...).
Dans la salle de consultation, je trouve un jeune homme allongé, les yeux rougis, un peu hagard, fixant le plafond et donnant la main à sa mère (qui vient d'arriver, appelée par l'hôpital) sans pouvoir la lâcher.
D'après le médecin, son agression remonte à maintenant plus d'une heure, il a été amené par les pompiers. Mais visiblement, l'état de choc est toujours très intense.
Je vois que de l'autre main, il bouge fébrilement les doigts : et je vois qu'il n'arrête pas de froisser et refroisser le ticket de bus.... Qu'il n' a pas lâché depuis plus d'une heure. Dans un état quasi dissociatif, je crois qu'il ne voit même pas que sa main droite agrippe toujours ce fameux ticket sans pouvoir le lâcher...

Il est décrit des réactions de sidération intense comme celle-ci après des évenements traumatiques.
On pourrait penser qu'une agression physique "modeste" en terme de conséquence ne déclencherait pas une sidération aussi intense : mais la réaction n'est pas liée à la gravité objective des faits, mais à leur vécu par le sujet.
Or pour ce jeune homme, tranquille, sans histoire, un peu timide, ces deux jeunes adultes qui lui ont sauté dessus dans le bus, donné un coup de poing et volé son portable.... C'est un traumatisme terrible.
Pour un autre ado, bagarreur, habitué des mauvais coups et des hématomes multiples et variés, le vécu aurait sans doute été différent.

Nul ne sait comment il va réagir face à une situation traumatique. On se targue de dire "Ah moi à sa place, j'aurai fait ça !  Ou ça !!". Ca nous rassure probablement. Mais le fait est que personne ne peut prédire quelle sera sa réaction.
Aura-t-on une réaction appropriée ?
Dans les théories du stress, les réactions appropriée face à une source de stress sont de deux sortes : fuir ou combattre (fight or flight).
En gros, soit on affronte l'évenement (on frappe son agresseur, on cherche à éteindre l'incendie, on prend des mesures adaptées), soit on s'enfuit au plus vite pour se protéger.

Mais paradoxalement, notre corps est capable de nous conduire à des réactions de stress innapropriées : Louis Crocq, psychiatre grand spécialiste du psychotraumatisme, décrit quatre grands types de réactions inadaptées face à un stress aigu :

- La sidération : et c'est le cas de notre jeune homme. Qui se traduit par une absence de réactivité, de pensée, d'émotion. Le sujet est absent à lui même et au monde qui l'entoure. Ceci pouvant entraîner des conduites dangereuses (rester assis devant sa maison qui brûle n'est pas la définition même de la sécurité)

- L'agitation stérile : la personne tourne en rond, crie, commence douze actions en même temps, n'en finit aucun, elle adopte un comportement hyperactif mais qui n'entraîne aucune action efficace et suivie

- La fuite panique : le sujet court droit devant,  dans une sorte de fugue dissociative, ne sachant pas où il va vraiment, ne réflechissant plus mais ne pensant qu'à fuir ... Ce comportement se rencontre volontiers en groupe, dans les mouvements de foule : la fuite panique éperdue entrainant alors des morts par écrasement, la foule avançant sans regarder ce qu'elle fait

- Les comportements automatiques : le sujet est en mode "pilote automatique" mais complètement dissocié, avec souvent une amnésie de cet épisode : par exemple, une personne  rentre chez elle en voiture après un accident et ne réalise qu'une fois à la maison qu'elle est revenue : sans se souvenir du trajet ni de comment elle a conduit . Les comportements automatiques peuvent être relativement élaborés et utiles (l'exemple d'avant). Ou être très frustres et inutiles : notre grand ado garde son ticket dans sa main, et ne peut le lâcher...

A savoir si, face à un évenement intense, vous aurez une réaction appropriée ou pas. Nul ne peut s'en prévaloir.
J'étais un peu outré d'ailleurs en entendant certaines réactions style "café du commerce", après l'histoire de DSK et N.Diallo. J'ai entendu des collègues dire "Mais elle invente, comment on peut obliger quelqu'un à une fellation hein ? Elle n'avait qu'à le mordre...C'est ce que j'aurai fait !!!" (pardon pour l'exemple glamour mais bon, il est parlant).

Sans préjugé de la véracité ou pas des propos de N.Diallo, si on tient compte des réactions aiguës face au stress,  il est tout à fait possible que dans un état de sidération, de dissociation traumatique, quelqu'un fasse des choses de façon automatique, déconnecté de ses émotions, de ses pensées, sans réagir de façon approprié. Mais paralysé par la peur. 
Dire "elle n'avait qu'à", "moi à sa place...", c'est oublier qu'on ne réagit pas face au stress comme on le veut.  

J'amène donc ce grand adolescent dans mon bureau, pensant qu'un environnement plus calme serait propice à la verbalisation. Mais rien. Il me parle, un peu. Il relate l'agression, un peu. Mais visiblement, "il n'est pas là" : les émotions ne sont pas adaptées, il raconte avec détachement.
Et à côté de cela, des larmes coulent de manière itérative à des moments complètement anodins de la conversation.

Cet ado présente ce qu'on appelle une "dissociation péritraumatique", c'est à dire une sorte de coupure à la fois interne (le sujet est dissocié entre ses émotions, ses souvenirs...Les souvenirs traumatiques se mettent à part dans le psychisme, et fonctionnent à leur propre compte, sans arriver à faire de liens avec les autres pensées) et externe (du mal à communiquer et à tenir compte de l'environnement).
La dissociation est un concept ancien, que Janet, un psychologue français, a beaucoup développé au début du XXme siècle. Janet est ensuite passé complètement de mode en france alors qu'un regain d'intérêt vigoureux a eu lieu aux Etats Unis, dans le champ de la psychotraumatologie.


Bref, notre jeune est complètement dissocié et le psychologue est bien impuissant ce jour là à l'aider par la parole... Je pense que c'est beaucoup sa famille, sa maison, son environnement habituel sécurisant qui va l'aider à reprendre pied avec la réalité. Aussi je demande à la maman de le revoir dans 48h.

Et deux jours plus tard, c'est un ado souriant et avec un très bon contact que je revois en consultation.
Certes, lorsqu'on aborde l'agression, le ton change, mais là les émotions sont au moins adaptées : il est triste quand il le faut, revit la peur quand il parle de l'agression.
Il ne comprend pas pourquoi il a été "sonné" comme cela il y a deux jours, parce qu'a posteriori, il dit bien que rien de grave ne lui est arrivé. (c'est bon signe là aussi quand le sujet est capable de raisonner, prendre du recul, cela veut dire que le souvenir traumatique s'est réinséré dans le fil des pensées, et n'est plus "à part" dans le psychisme).

Mais en reparlant avec lui, la cause de son choc initial devient clair.
Comme dans la plupart des chocs traumatiques, notre ado a été confronté avec la mort. Il a cru mourir. Il le dit. Ce jour là, il a cru y passer.
On pourrait sourire : quoi ? Avec un minuscule hématome, il a cru y passer ?
Mais la peur n'est pas la réalité.
On peut vivre un très grave accident sans avoir eu conscience qu'on pouvait mourir.
Et on peut, comme lui, vivre un évenement modeste en terme de conséquences physiques et croire qu'on aurait pu mourir.

Ce qui lui a fait peur, il le dit : le regard d'un de ses agresseurs. Au moment où il l'a frappé,  il a croisé son regard et il y a lu "de la haine... Comme si il voulait me tuer... Il voulait me tuer, j'en suis sur".
Comme il n'a pas lâché son portable de suite, l'agresseur s'est mis en colère et l'a frappé. Mais le regard qu'il a croisé l'a terrifié. Il n'avait jamais vu autant de haine à son égard.

Voilà ce qui l'a choqué. Bien plus que l'hématome. Comprendre d'un coup que quelqu'un peut le haïr, vouloir le tuer "pour rien", pour un portable volé. 
Ce regard l'a complètement déstabilisé. Comment quelqu'un pouvait vouloir le détruire à ce point ? Comment sa vie pouvait basculer subitement, en une seconde, d'une vie tranquille, à la mort ?

Et ça malheureusement, pour la police qui a demandé un certificat de coups et blessure, ca n'apparaitrait pas. Le certificat parlera d'un hématome très modeste. La police qualifiera l'agression de très modeste.
Alors que ce jeune homme, dans son vécu, a cru mourir, a manifesté des réactions psychologiques intenses.
A subi un choc immense.
Mais qui en tiendra compte dans son parcours judiciaire ? Qui comprendra qu'en terme de conséquence, il y aura probablement pour lui, un avant et un après cette agression dans sa vie ?

Alors, en consultation, nous avons essayé de remettre des mots sur son vécu, son ressenti. Intégré cet épisode à son histoire, essayer de lui donner du sens, etc...
En faire quelque chose pour l'aider à avancer, et ne pas rester bloquer dans ce souvenir traumatique.

Revu à un mois de distance, ce jeune homme allait maintenant très bien. L'humeur était bonne, les peurs avaient beaucoup régressées, la scolarité était parfaite.
Mais prendre le bus tout seul lui restait toujours difficile...

 

 

 

18.04.2011

Froid dans le coeur

J'ai guéri un enfant en UNE séance de troubles qu'il avait depuis plusieurs mois.
Si, si.

Des douleurs pulmonaires, cardiaques, personne ne savait très bien d'ailleurs, sauf que les examens ne donnaient rien, que l'angoisse parentale montait ("et si on passait à côté d'une pathologie grave ?"). Jusqu'au jour où un médecin a émis l'hypothèse du stress.

Donc, disais-je, je l'ai guéri en une séance.
A ce stade, vous pouvez vous dire soit que je suis très doué. Soit que je suis d'un narcissisme extrême et que j'aime me vanter. Choisissez, c'est comme bon vous semble.
Cependant, si je rapporte ici que j'ai guéri cet enfant en une séance, c'est bien que ça n'arrive jamais ce genre de choses... C'est de l'exception exceptionnelle ! Et c'est bien pour ça que j'ai envie d'en parler (et en même temps, fin d'un mythe : eh non je ne suis pas incroyablement doué...Pfff).

Bref cet enfant de 5 ans arrive en consultation accompagné de ses parents, qui viennent consulter le psychologue en fin de parcours médical, à cours d'idées, mais accompagné d'une angoisse extrême.
Leur petit bonhomme a des douleurs dans la poitrine, fortes, chroniques, depuis des mois. Tous les examens reviennent négatifs, les spécialistes restent dubitatifs. Sauf que ça ne rassure absolument pas les parents qui, réveillés au bout milieu de la nuit par les douleurs ou rappelés par l'école, ont du mal (et on le comprend !) à accéder à l'hypothèse "c'est rien, c'est pas grave et ça va passer".

Anamnèse avec eux sans aucune particularité. Enfant qui s'est toujours bien développé. Aucun souci préalable existant, pas notion d'événements particuliers.. Les parents s'excusent presque de me faire perdre mon temps "on est venu parce qu'un médecin pensait que ça pouvait être le stress, mais sincèrement, on ne voit rien de ce côté".
Moi je retrouve un petit garçon gai, bavard, spontané, peut être même un peu déluré. Dessin standard, comportement et jeux en entretien standards. On est bien avancé....

Bref, je demande à le voir un peu tout seul. On engage un peu la conversation.


"Alors comme ça tu as des douleurs dans la poitrine ?"

"Oui, ça fait mal".

"Et ça te fait comment alors ?"

"Ben, je sais pas. Ça fait mal... Ça fait comme du froid qui pique". 

Et il continue à dessiner, comme si de rien n'était.
Moi je reste un peu titillé par son expression "du froid qui pique"... C'est pas très courant tout de même.


Je lui demande de fermer les yeux, de mettre sa main sur sa poitrine à l'endroit où il ressent le froid.
Et je lui demande d'imaginer que sa main est chaude, qu'elle réchauffe sa poitrine et qu'elle fait partir le froid.
La suggestion marche à plein (je le trouvais un peu déluré, donc peut être un peu suggestible)... Il semble apaisé.
"Dis moi, tu te souviens d'où il vient ce froid ? Est ce qu'il y a eu un moment où tu as eu froid comme ça dans ta poitrine ?"

"Euh...Si...Au ski... Au ski, j'ai eu froid. Ca piquait aussi. Et j'ai eu peur"

"Peur ?"

"Oui, quand le moniteur il m'a crié. J'ai eu peur dans la descente. Et puis il faisait froid. Ça piquait le cœur. Papa et maman ils étaient pas là... J'ai eu froid. Il me criait, je skiais pas bien...J'étais tout seul..."

Et là je comprends  tout le jeu de tiroirs et doubles tiroirs où la douleur représentait la sensation de froid qu'il avait éprouvé à la montagne. Sensation de froid qui symbolisait elle, la peur qu'il a eu auprès de ce moniteur vécu comme "méchant" et aussi le fait de s'être senti abandonné, loin de ses parents, tout seul à ce moment.

Je fais rentrer les parents et leur parle de ce que me dit leur rejeton.
Et là boum, grosse culpabilité. Oui ils avaient entendu que quelque chose ne s'était pas bien passé au ski, que le moniteur avait un peu rudoyé leur petit bonhomme, mais ils n'avaient pas compris du tout l'impact traumatique de tout cela sur lui.

Alors devant ses parents, je dis au petit bonhomme que sa grosse peur est finie, que maintenant papa et maman sont là et bien là. Qu'il peut aller dire au petit garçon dans ses souvenirs que tout est terminé, qu'il peut être rassuré et tranquille, qu'il n'aura plus froid dans son cœur.
(j'ai dit que je le sentais un peu suggestible, alors autant y aller non ???)

Et je programme un rendez vous un mois après. Oui, vous noterez que je doutais encore de mes supers pouvoirs puisque je demande à le revoir.
Bref, et à ma grande surprise je l'avoue, un mois après : plus aucune douleurs, elles se sont arrêtées pile après la consultation.
Il aurait beaucoup reparlé le soir même à ses parents de sa peur au ski, du moniteur qui l'avait beaucoup impressionné. Et fin de l 'histoire.
Deuxième consultation juste sur le constat d'un petit bonhomme qui n'a plus mal et qui sur le reste, se porte tout aussi bien qu'à la précédente consultation.

Pour une fois que j'étais miraculeux, j'avais bien envie de vous en parler.
Après, on peut m'objecter qu'il y avait surement des choses à fouiller derrière. Que tous les enfants ne sont pas traumatisés par le moniteur de ski alors que peut etre celui là était particulièrement anxieux ou qu'il avait des troubles de l'attachement...
Mais après tout, si à un mois de distance toute le monde est content, alors moi aussi !
J'ai répondu à la demande et pas forcemment l'envie de coller chaque enfant dix ans en thérapie... On peut trouver toujours des choses à travailler, améliorer... Mais peut être aussi savoir où s'arrêter.
Nous verrons bien par la suite, les parents ont mes coordonnées.

Mais moi, il m'a bien ému ce petit bonhomme qui avait froid dans son cœur.

02.12.2010

J'en crois pas mes yeux

Une excellente initiative du site "J'en crois pas mes yeux".

Des petites vidéos pour expliquer ce que peuvent vivre au quotidien les personnes aveugles. Le tout sous un angle qui me plait beaucoup : l'humour et l'autodérision.

Je vous mets en lien celles qui m'ont fait sourire :

 


Pizza
envoyé par JCPMY. - Gag, sketch et parodie humouristique en video.

 


Portefeuille
envoyé par JCPMY. - Plus de vidéos fun.

 


Sexe
envoyé par JCPMY. - Gag, sketch et parodie humouristique en video.

 

(Merci à Céline et Kidipsy pour la découverte)