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19/01/2012

Ce que l'on dit et ce que l'on tait

Tu l’avais bien caché.

Sans le savoir, tu avais choisi la meilleure façon pour que je n’aie pas de soupçons : mettre en avant les symptômes et le retentissement. Ne pas chercher à les dissimuler.

Parce que, sinon, je me serais interrogé, si j’avais senti ça et là, des souffrances, des comportements, des défenses inexpliquées. Je me serais dit qu’il y avait là quelque chose que je ne saisissais pas, j’aurai mal compris ces dissonances entre le discours, les émotions, les défenses…
Mais dès les premiers rendez-vous, tout était là. Un bel état de stress-post traumatique, massif, précis, comme dans les livres.
Des réminiscences, des évitements, des troubles neurovégétatifs, un glissement chronique vers des affects dépressifs, une atteinte narcissique.
Des scarifications, qui étaient d’ailleurs le motif de ta venue à l’hôpital.

Et tu m’as tout dit, dès le premier entretien. De ces anciens conflits entre tes parents. De ces souvenirs où ton père avait manqué de tuer ta mère. De ces scènes qui revenaient sans cesse dans ta mémoire.
J’avais toute les explications, tout pour comprendre. Les souvenirs traumatiques et les symptômes qui allaient avec.

Sauf que, malgré le fait que tu arrivais à reparler en long, en large et en travers des scènes traumatiques, les symptômes ne bougeaient pas.
Tu te plaignais de ton irritabilité, de tes difficultés de concentration, de ton humeur fluctuante. Les scarifications qui étaient parties à un moment revenaient.

J’aurais du m’interroger. J’aurais du me dire qu’il était quand même étrange d’avoir pu tout raconter, en détail, d’avoir pu travailler sur ses souvenirs longuement,  et que cela ai pu avoir aussi peu d’effet. J’aurais du me demander ce qu’il pouvait y avoir derrière toutes ces défenses que tu avais dressé…
Mais les scènes traumatiques étaient tellement sur le devant de la scène, tellement potentiellement traumatiques (une tentative de meurtre de sa mère sous les yeux impuissants d’un enfant me semble une bonne définition du traumatisme tout de même), bref, le souvenir traumatique prenait tellement de place que je n’ai pas cherché derrière.

Ce qui t’arrangeait peut être.
Tu n’as pas inventé la tentative de meurtre.
Tu n’as pas inventé le traumatisme qui allait avec.
Mais je pense qu’à un moment, il est devenu arrangeant. Parce qu’il expliquait tellement bien tous les symptômes qu’il n’était plus nécessaire de parler du reste.

Le reste qui était loin d’être anecdotique puisque tu avais été victime d’abus sexuels.
Puisque les scarifications ont commencé après ces abus.
Mais je n’en savais rien et tu ne m’en avais rien dit.

Tout ce que tu me confiais expliquait tellement bien ta souffrance que je n’ai pas cherché ailleurs.

Je m’en suis un peu voulu quand même quand j'ai su. Je me suis dit qu’on avait tourné autour de cela pendant des mois et que je devais être un bien mauvais psychologue pour n'en avoir rien perçu.
Puis je me suis dit que, peut être, c’est ce que ce n’était pas le moment pour toi.
Qu’il fallait que tu sois prête à le dire, que tu sois en confiance, que les défenses que tu avais patiemment construites pendant des années veulent bien se baisser un peu.
Que tout ce temps n’a pas été du temps perdu mais le temps nécessaire pour pouvoir penser et dire les choses.

Maintenant que tu m’as confié cela, les choses ne sont pas réglées. Car tu t’es confié a minima pour cette première fois. Car tu te refuses à la moindre démarche judiciaire.

Je t’ai expliqué qu’il faudrait qu’on en parle à la justice à un moment.  (je n’ai pas signalé de suite car les faits sont anciens, la jeune fille n’est plus confrontée à son agresseur et donc il n’y a pas de caractère d’urgence … Mais la loi impose de toute façon un signalement à la justice sur ces faits, qu’il faudra bien faire à un moment).
Je t’ai dit qu’on allait prendre le temps qu’il faudrait,  sur les prochaines séances, pour poser des mots sur ce qui t’es arrivé. A ton rythme. Mais qu’il fallait le faire sinon ce souvenir continuerait à te pourrir et te tuer à petit feu.
Tu n’étais pas ravie, mais tu n’as pas dit non.

Je veux croire que c’est parce que tu as décidé d’affronter la réalité et d’y faire face.
Alors pour les séances à venir,  j’ai envie d’espérer avec toi.

 

(la note fait suite à "S'agit d'apprendre à ne pas être heureux", qui parlait de la même jeune fille,à l'époque où j'ignorais ce qui lui était arrivé)

08:23 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (32) | |  Facebook