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26/10/2011

Juste écouter

Un petit article autour d’un mot lâché par inadvertance par un médecin du service.

Il m’appelle ce matin pour me demander de voir en urgence un patient et sa maman, qui sont suivis par une autre collègue psy.
Je lui explique donc que, si suivi il y a, il est plus logique d’attendre le retour de ma collègue pour éviter à la famille de répéter à nouveau son histoire à une autre personne, et pour tenir compte du travail déjà effectué avec l’autre psy (sans mentionner tous les aspects transférentiels qui ont pu se nouer également).
Le médecin se fait insistant car « la maman pleure ce matin ». Pour moi, ce n’est pas forcement un signe d’urgence psychologique…
On peut pleurer pour tout un tas de raisons et de malheurs dans la vie, sans forcement avoir besoin du psychologue à ce moment. Et heureusement.
Je n’ai pas eu besoin du psychologue pour surmonter par exemple les décès qui ont touché notre famille, quand bien même ils purent être difficiles.

Que la maman « craque » alors que son enfant est hospitalisé ne me semble pas pathologique en soi et ne pas être automatiquement une urgence. nécessitant l'envoi du psy sous les 10 minutes toutes sirènes hurlantes.
Je m’imagine moi, mon enfant hospitalisé en urgence :  j’ai peur, je craque et hop, on m’envoie le psy. J’avoue que bien que psychologue moi-même, je n’aimerais pas bien ça !

Bref, j’explique tout ça au médecin : existence d’un autre suivi psy, le fait que « craquer » ne veuille pas dire forcement consultation psy en urgence, etc…

Et là, il me lâche « Non, mais pas forcement une consultation longue alors. Je crois qu’elle a juste besoin d'être écoutée ».
Oooops.
Alors là, boum, ça touche un point sensible.
Mon métier ce n’est pas « Juste Ecouter »
Et ça m’agace quand on le résume à ça

Bien sur que l’écoute est primordiale.
Je veux dire la vraie écoute : l’écoute entière, non jugeante, qui laisse l’autre dérouler sa pensée en influant le moins possible et en l’aidant au mieux à mettre en mot et synthétiser ses pensées et ressentis ( cf la maïeutique socratique, l’approche non-directive de Carl Rogers …)
Bien sur qu’écouter, ça s’apprend.
Et je suis toujours surpris d’ailleurs ,quand par exemple je fais des consultations communes avec tel ou tel autre soignant, de voir à quel point on croit écouter et à quel point on peut être pourtant influençant ou dirigiste. Comment certains médecins et infirmières qui croient écouter le patient n’essaient en fait que de le convaincre de rallier leur pensée, sans même en être conscients.
Ecouter vraiment, ce n’est pas facile et ça demande de l’entraînement, un travail sur soi pour ne pas laisser ses pensées et émotions parasiter l’entretien. Et des connaissances théoriques.

Mais quand j’entends que la patient a besoin d’être « JUSTE ECOUTE ». Le « juste » m’irrite. J’ai l’impression qu’on a là une vision terriblement limitative de mon travail.
Genre je pose mes fesses, je fais « hmm hmm » pendant 45 minutes, et le patient qui s’est vidé ressort miraculeusement guéri.
Non, ça ne marche pas comme ça.

Implicitement, cela veut dire que l’on croit que « parler fait du bien » et qu’il faut « vider son sac ».
Mais ça ne marche pas toujours comme ça. Non, parler ne fait pas toujours du bien. Dans les cas de traumatismes psychologiques, parler fait tout, sauf du bien.
On est en plein, dans ces cas là, dans le syndrome de répétition où parler de l’événement fait revivre à chaque fois les mêmes émotions, la même souffrance, la même peine inlassablement répétée et toujours aussi aigue.
Penser que parler du traumatisme suffit à la guérir est une méconnaissance terrible de la psychologie et de la clinique. Une torture inutile pour le patient.

Pour que parler puisse aider, le psychologue a un rôle. Qu’on va définir différemment selon les techniques et théories utilisées, mais en tout cas, pas un rôle passif du psy qui fait « hmm hmm » et qui hoche la tête.

Dans le traumatisme par exemple, parler de l’événement va faire du mal. De toute façon. Mais si le sujet le fait en présence du psychologue, celui-ci pourra aider petit à petit le sujet à mettre un sens sur ce qui lui est arrivé, à envisager les choses sous un angle un peu différent, à l’empêcher d’être submergé sous les émotions qui l’envahissent pendant le récit et qui l’empêchent de penser l’événement autrement. Qui vous aide à comprendre par quels mécanismes cet évenement vous a touché. Qui vous accompagne dans des solutions dans votre vie actuelle.
Ce n’est pas juste de l’écoute passive.

Parler fait du bien si vous avez en face de vous quelqu’un qui écoute certes, mais qui fait quelque chose de votre parole et vous aide à lui donner un sens. Sinon la parole n’est que logorrhée inutile. Et vous multiplierez les entretiens indéfiniment.
Certes « pleurer un bon coup » peut faire du bien transitoirement, par un effet un peu cathartique.
Mais si pleurer un bon coup fait du bien, c’est aussi surtout que, dans ces moments où toutes nos défenses s’effondrent, on s’autorise à lâcher des choses qu’on aurait peut être pas dites à d’autres moments. Si l’autre en face entend réellement alors notre parole, sait en faire quelque chose, nous aide à cheminer dans notre pensée, alors pleurer n’a pas été inutile. Mais idem, ce n’est pas juste pleurer un bon coup qui a permis d’avancer.

Alors voilà, j’étais un peu en colère aujourd’hui et j’ai expliqué, surement en vain d’ailleurs, que mon rôle était un peu plus qu’une simple écoute.

Que je n’ai pas juste passé cinq années à la fac à apprendre à faire « hmm hmm », à poser mon menton sur ma main en opinant de la tête et à dire « la séance est finie, à la semaine prochaine, ca fera 50 euros ».

Quant à moi, j’espère que vous m’avez un peu plus que juste écouté.