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29/11/2009

Stagiaires

J'en ai vu des stagiaires psychologues depuis que je suis à l'hôpital.
Des très très biens aux très très nulles. Des qui vous motivent par leur enthousiasme, aux boulets qu'on se traîne toute la journée.

Il faut dire que les stages de psycho sont longs : quatre à six mois, en fonction de l'année où en est l'étudiante (je mets au féminin car depuis que je suis à l'hôpital, je n'ai eu qu'une seule demande d'un garçon).

Il y a la super motivée qui sait tous ses cours sur le bout des doigts et qui vous pousse à être précis, et ne rien oublier. Qui vous pose douze mille questions à la fin de l'entretien, dont la plupart que vous ne vous étiez même pas posées vous même.
Il a la super-pas-motivée qui a du mal à arriver à l'heure, qui passe l'entretien à fixer l'enfant d'un regard bovin et qui, au départ de la famille, lorsque vous lui demandez son avis et une petite analyse, vous dit  "euh...C'était bien".
Je précise que les étudiantes lorsqu'elles arrivent en sont la plupart du temps à la quatrieme année de psychologie, première année de master. Ne rien pouvoir dire sur un entretien à ce stade...C'est euh.... Ennuyeux, c'est le moins qu'on puisse dire.

Il y a la stagiaire qui vous demande quasi tous les jours quand elle pourra mener un entretien toute seule, parce qu'elle se sent prête. Il y a l'inquiète qui au bout de deux mois de stage, rougit, tremble lorsqu'on évoque le début de la possibilité d'un peut-être début conditionnel d'un entretien qu'elle menerait seule.
Il a celle qui a omis d'éteindre son portable, ne coupe pas la sonnerie lorsqu'il retentit en plein milieu d'un entretien et pis, se lève et quitte le bureau pour aller répondre (je vous en prie mademoiselle, faites ce qui est important pour vous).
Il a celle qui est là pour faire son mémoire de recherche et qui, lorsqu'on s'étonne au bout de trois mois, de n'avoir vu arriver encore aucune ébauche, synthèse, rien, fond en pleurs en disant qu'elle n'y arrivera jamais...
Il a celle qui a trop bien retenu son cours de psychopathogie et qui a envie de donner des diagnostics psychiatriques à toute personne qui sort du bureau.
Il a celle qui passe plus de temps avec les médecins ou le chef de service qu'avec vous. Elle ira loin la petite...
Il y a celle (là vous n'avez rien vu venir...) qui vous dit en fin de stage qu'elle est desperemment amoureuse de vous. Qu'elle n'attend qu'un seul mot. (oh ben zut, alors, mon charme fou ? ... Ou une façon éhontée d'avoir un avis de stage favorable ? Oh non, ca ne peut pas être ça, c'est surement mon charme..Dites moi que c'est mon charme !)

Il a celle qui mène l'entretien avec l'enfant et s'arrête en plein milieu d'une phrase, vous jette des regards desespérés parce que là, dans sa tête, d'un coup, c'est le vide, elle ne sait plus quoi lui dire à cet enfant. Ok, Zorro arrive.
Il a celle qui vous demande de partir à 17h02, alors que vous êtes en entretien "pas prévu" pour une urgence, mais c'était écrit dans la convention de stage qu'on quittait à 17h, alors comme il est 17h, vous comprenez (mais oui mademoiselle, je suis sur que la maman en pleurs devant vous comprend très bien aussi que vous ne puissiez lui accorder quelques minutes de plus).

Il y a celle qui réalise au bout de quinze jours, que non, décidemment, elle ne pourra pas affronter le malheur des gens comme ça, que c'est trop dur, qu'elle va peut être arréter.
Il y a celle qui arrive en retard parce que son chat était malade. Ou celle qui était souffrante mais que votre collègue croise en centre ville l'apres midi. Pas de bol.

Mais aussi de très bonnes surprises :

Il a celle qui, une journée où je n"étais pas là, a tenu à faire un entretien seule tout de meme avec un enfant qu'on connaissait déjà tous deux. Qui a eu des révélations de maltraitance au décours de l'entretien, a su réagir, passer les coups de fils, alerter les médecins et gérer ça comme une chef, en protégeant cet enfant au final.
Il a celle que vous recroisez quelques années plus tard et qui vous remercie de ce que vous lui avez transmis (désolé mais ça me fait toujours un petit quelque chose quand même !).
Il a celles qui vous ont scotchées par leur maturité et que vous avez chaudemment recommandées à vos connaissances pour une éventuelle embauche. Qui sont devenues professionnelles maintenant, ce dont vous vous félicitez pour travailler avec elles quasi quotidiennement.
Il a celles dont vous avez appris, parce qu'on ne sait jamais tout : de nouvelles connaissances, une lecture, une façon d'être, ....

Pour les stagiaires boulets, j'espère avoir réussi tout de même à les faire grandir un peu.
Et pour les autres, je crois que moi aussi j'ai beaucoup appris, parce que c'est formateur de se remettre en question, d'essayer de synthétiser et expliquer ce qu'on fait naturellemment, prendre de la distance et réfléchir sur son travail.
Alors...Merci !

 

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25/11/2009

des mots d'enfants

J'ai bien compris que j'allais mourir. 
C'est pas difficile à deviner quand je vois maman arriver le matin avec des gros yeux rouges qui se force à sourire et à rigoler dès qu'elle entre dans la chambre. Elle est toujours à me demander ce que je voudrais, si j'ai besoin de quelque chose. D'ailleurs, les infirmières font pareil. La semaine dernière, c'était pas comme ça. On me disputait quand je voulais pas de la perfusion ou que je jouais dans ma chambre au lieu d'aller à la radio. Mais cette semaine, ben non, plus personne ne me dispute. Je suis pas complètement idiot non plus. Mais bon, je vais leur faire croire que je n'ai rien vu, sinon après, ils vont être gênés et encore plus gentils s'ils s'aperçoivent que je sais. Déjà là, que j'en ai marre qu'on me demande vingt fois dans la journée si je vais bien, qu'est ce que je veux,....

J'ai demandé il y a deux jours à maman ce que c'était de mourir. C'est vrai, personne ne m'a jamais expliqué à moi. J'ai bien vu que elle se retenait de pleurer. Peut être que ma question était bête alors. Mais elle a quand même répondu. C'est quand on peut plus bouger et plus respirer qu'elle a dit. Et ça dure tout le temps.
Moi je me dis, plus respirer, ça va, ça m'embête pas trop. De toute façon, ça m'amuse pas tellement de respirer en ce moment parce que j'ai mal dans mes poumons et que certains soirs, ça brûle un peu fort. Alors plus respirer pour tout le temps, moi je dis pas non, si ça me fait moins mal.
Mais c'est plus bouger qui m'embête ! Parce que ça fait quand même des mois que j’ai pas fait de foot et que j’ai pas le droit d’aller dehors. Alors c’est sur que ça m’embête un peu si j’ai plus le droit de bouger. Et puis pour tout le temps, ça fait quand même super long. Faudra que je demande à maman si c’est vraiment pour tout le temps. Parce que normalement, je dois aller en CE1 à la rentrée moi, alors ça va être embêtant.

Ce qui m’embête aussi, c’est qu’ils sont tous gentils. Mais vraiment trop gentils depuis qu’ils ont dit que j’allais mourir. Attention, hein, il faut pas leur dire que je sais, sinon ça va être pire. Déjà là, que l’infirmière me demande si je veux qu’elle remonte l’oreiller, qu’elle allume la télé, si j’ai soif, si j’ai faim. Ca fait un peu bizarre à force !
C’était un jour la semaine dernière. Un docteur il a pris mon dossier et ils se sont tous enfermés dans une salle, les docteurs, les infirmières, avec mon dossier. Quand ils sont ressortis, ils faisaient une drôle de tête et même qu’après, ils ont parlé à papa et maman, et qu’ils faisaient une drôle de tête aussi juste après. Alors j’ai un peu compris quand même.
Je crois même que les docteurs ils l’ont dit un peu à tout le monde à l’hôpital. Quand j’ai fait ma radio la semaine dernière, la dame de la radio, elle aussi, elle était devenue super gentille. A chaque fois que j’allais la voir, je lui disais que son chien en peluche, dans sa salle, il était trop beau et trop joli. Et ben la semaine dernière, je l’ai pas dit, pour son chien, et vous savez quoi, elle me l’a donné le chien. Moi j’avais rien demandé. Mais je suis sur que les docteurs ils lui ont dit aussi que j’allais mourir. Les gens ça doit les embêter que je bouge plus après, alors ils sont gentils.

Maintenant ce qui est embêtant, c’est que maman elle a toujours envie de pleurer. Alors j’essaie d’être rigolo, et puis pas trop embêtant. Comme ça, ça l’aide un peu, parce que ça lui fait beaucoup de soucis l’hôpital. Je lui dis pas trop si j’ai mal, j’attends qu’elle soit parti pour le dire à l’infirmière. C’est sur que maman, ça doit l’embêter si je peux plus bouger et respirer après que je sois mort.
Mais moi, je me dis que c’est un peu ma faute si elle pleure quand même. J’aurai du essayé un peu plus de guérir. J’ai fait des efforts quand même, j’ai pris les cachets, j’ai fait les examens qu’ils me disaient les docteurs. Mais je sais qu’il y a des soirs, j’ai oublié des cachets. Et puis même une fois, j’ai pleuré, j’ai dit non, et l’infirmière elle a pas pu me faire la perfusion. Alors c’est peut être un peu ma faute ? Si j’avais vraiment essayé de guérir, maman elle serait moins triste.
C’est pareil pour le docteur. Il doit être un peu déçu. Au début, quand je suis arrivé, il m’a tout bien expliqué de ma maladie et il m’a dit qu’on allait me guérir. Et au début, il venait presque tous les jours me voir avec une infirmière, et même qu’ils disaient des mots super compliqués pour parler de ma maladie. Mais maintenant qu’ils ont dit que je serai mort, et ben, il vient plus.
Je suis sur qu’il est un peu en colère. Peut être que l’infirmière elle lui a dit que j’avais refusé la perfusion un soir ? Il doit en avoir marre des enfants qui veulent pas se soigner. De toute façon, si il est en colère, je crois que je préfère qu’il vienne pas me voir. J’ai pas envie de me faire disputer.

J’ai fait ma liste de Noël et je l’ai donné à maman. Mais j’ai pas bien compris parce que ça l’a fait pleurer. D’habitude, je suis en retard pour faire la liste et maman elle râle ! Là, à l’hôpital, j’avais le temps, alors j’étais fier moi, la liste, je l’avais faite deux mois avant Noël ! Mais quand je l’ai donné à maman, je lui ai dit que c’était les cadeaux que je voudrai à Noël, elle m’a regardé, elle a rien dit et puis, elle a commencé à pleurer. C’est la première fois que je vois quelqu’un pleurer pour Noël. Ils sont un peu bizarre des fois les adultes.
Sinon, je me demande si je serai mort quand j’aurai les cadeaux ou si je serai pas mort. Parce que si on peut plus bouger, je pourrai pas trop jouer avec. J’aurai du demander à maman si je serai mort à Noël. Peut être que j’aurai du demander des jouets où il faut pas trop bouger, que je puisse m'en servir quand même.
Je lui demanderai demain. Parce que là, il est neuf heures du soir, et l'infirmière elle va venir me chercher dans un fauteuil avec des roulettes pour m'amener dans la salle des infirmières. Elles m'ont dit qu'il y avait un match de foot et que j'avais le droit de le regarder avec les docteurs et les infirmières, mais qu'il fallait pas le dire aux autres enfants, parce qu'eux, ils doivent dormir. Avant j'avais pas le droit de sortir de ma chambre la nuit. Mais cette semaine, j'ai le droit. Ils sont vraiment tous gentils maintenant. 

 

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15/11/2009

Et pan, dans la G....

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La nouvelle mode dans les cours de récré cette année (et je parle de la primaire) c'est les cartes de Catch. Le cacth étant un sport bien entendu idéalement doux et fondé sur de saines valeurs, il peut être érigé en modèle pour nos chers bambins sans que cela ne pose aucun question...
Je ne veux pas jouer le père la pudeur, c'est sur que dans toutes les cours de récréation du monde, on joue à la guerre, aux soldats, au "boum t'es mort" et "paf on disait que je t'explosais la tronche avec ma grenade"... Ouais, j'ai été jeune, dans un lointain temps, et bon, les choses n'ont fondamentalement pas changées...

Mais tout de même.... Je n'ai rien contre le catch, mais est ce vraiment là un jeu adapté à des enfants de six ans ?
(quelques exemples de ces fameuses cartes)

 

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Bref, vous comprendrez le principe : c'est soit très légèrement un hymne à la violence, soit très subtilement sexuel... Toujours pareil, est ce vraiment le jeu idéal pour des gamins de primaire ?
Bref, dès le départ, quand mes enfants m'en ont parlé, quand j'ai vu les cartes chez le buraliste, puis les T-Shirts, etc...j'ai tout de suite très peu apprécié que la cible de cela soit les gamins.
D'autant plus que, ce qui devant arriver arriva forcement, des gamins fans des cartes, commencèrent à regarder à la télé des matchs de catch.

Et devinez quoi dans les cours de récréation ? Et bien on joue au catch... Oh ben oui tiens, ça c'est rigolo. A la télévision, ils se sautent dessus, ils se sautent sur l'estomac, ils s'étranglent, ils se coincent la tête entre les cuisses, et ça fait rigoler papa et maman devant le poste... Alors ca serait bête de pas y jouer à la récré non?
Mais y'aurait il un parent pour prévenir son môme que ce qu'il voit c'est de la comédie ? Du spectacle ? Ou bien, rêvons un peu, y aurait il même un parent qui aurait la décence de dire à son gamin de six ans "désolé mon bonhomme mais t'es encore trop petit pour voir un match de catch ?"
Parce que le môme, lui, il comprend pas que c'est du spectacle. Il voit des messieurs qui se font les pires tortures et qui en réchappent toujours sans une égratignure. Alors, pourquoi on pourrait pas faire pareil avec les copains ? Puisque c'est "pour de rire" ? Puisque ça fait "même pas mal" ?
Et voilà comment on se retrouve avec des mômes qui se sautent dessus (au sens propre du terme) dans la cour, qui jouent à s'étrangler, à se plier les membres dans tous les sens...
Parce qu'on leur a donné ça comme modèle, parce que personne ne s'est dit que si nous adultes, on saisissait le second degré du catch et son côté spectacle, les gosses eux, sont trop petits pour ça et restent au premier degré du "boum, prends ça dans les dents"....

Tant et si bien que dans l'école de mes enfants, les fameuses cartes de catch ont été interdites afin : un - d'éviter les combats aux heures de récré, et deux - de faire passer le message aux parents que les cartes ne sont peut être pas adaptées pour des gamins de six ans...

 

Alors quite à passer pour un vieux con, si des parents me lisent et ont acheté maintes et maintes cartes de cet accabit à leurs rejettons, je maintiens, je signe et je persiste, en tant que père mais aussi en tant que psy pour enfants : certes la violence fait partie des jeux des enfants, mais c'est diffèrent de faire appel à son imaginaire et de jouer aux chevaliers, aux pirates, etc....  que de "subir" de la violence amenée par le catch et les cartes inhérentes.
Certes le catch ce n'est pas de la vraie violence, certes personne ne s'y fait mal et c'est du spectacle. Vous le savez et c'est pour ça que le catch peut vous faire sourire, comme moi, si je croise un match à la télé, je peux sourire aussi. Mais, vos gamins n'ont pas cette distance, ils prennent ça au pied de la lettre et vous rejouer les mêmes choses avec leurs copains. Pire, ils vont se construire dans un monde où la violence est la règle, où il faut écraser l'autre.
La violence n'est jamais un modèle que l'on doit cautionner en tant que parents. Si vos enfants veulent ces cartes pour faire comme les copains, expliquez leur pourquoi vous pensez que ce n'est pas adapté, parlez leur de la violence que vous vous refusez de cautionner, bref, mettez des limites !!
L'enfant vit dans la toute puisssance, l'agressivité en réponse aux frustrations....C'est à nous parents de lui poser des limites claires, précises, et fermes. Comment imaginez vous être crédibles en disant à votre enfant : "ne frappe pas sur ta soeur" et en faisant visionner des combats de catch au même gamin ?? Quelle logique dans tout ça ?

Alors non, je ne rêve pas de faire encore regarder Babar ou Oui-Oui à mes grands de primaire. Fini l'époque des contes de fées et compagnie, c'est sur. Mais quand même...Ne brûlons pas les étapes ! C'est quoi la suite sinon ? Leur faire regarder Terminator et  Massacre à la tronçonneuse pour leur CE2 ? Parce que putain, qu'est ce que c'est drôle de voir le sang qui gicle quand même hein ?

Voilà, allez, c'était mon coup de gueule du Week-End !

Bonne reprise à tous

21:39 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (23) | |  Facebook

06/11/2009

Pas un vrai homme

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Jérémy est assis en face de moi, et depuis cinq minutes qu'il est entré dans le bureau, il se tortille les mains, et visiblement, n'arrive pas à entrer dans le vif du sujet.
C'est un ado de seize ans, plutôt mature a priori, venu seul en entretien sans ses parents car "il avait besoin de parler".
Ca, c'est ce qu'il me dit d'emblée.
Ensuite, c'est plus compliqué. J'ai, moi, son dossier sous les yeux et je me doute de ce pourquoi il est là.

Jérémy souffre d'une insuffisance hormonale depuis sa naissance. Pour qu'il se développe normalement, qu'il fasse sa puberté et devienne un homme, il a fallu le supplémenter en hormones, injections, etc...  Pas évident. De plus, le médecin qui le suit (je vois le compte rendu dans le dossier) s'intéresse de très près à sa puberté, normal, mais du coup, la surveillance est particulière et surement douloureuse pour ce jeune homme : on surveille l'évolution de ses poils pubiens, de la taille de ses testicules, de sa verge, afin de voir si tout avance correctement. Plutôt lourd pour un ado..

Bref, face à moi, j'ai un garçon qui parait un peu moins que ses seize ans. Cependant au niveau des caractères sexuels, pas de doute, c'est indubitablement un garçon, il n'a pas du tout un aspect androgyne.

Jérémy ne sait pas comment commencer... Il veut parler de choses...Personnelles... En rapport avec son corps me dit il ... Mais il n'arrive pas à me le dire clairement.

Je mets vite fin à son supplice. Je ne voulais pas le torturer, du tout, mais j'attendais, voir si il arrivait à m'exprimer tout seul sa demande, ce qu'il attendait de moi... Et c'est très douloureux pour lui. Donc je lui dit que j'ai son dossier sous les yeux, que je sais pour quel souci il est suivi ici. Je lui demande si c'est de ça dont il souhaitait parler. Il me dit que oui.

Et s'en suit un très bel entretien. Très touchant.
Parler de soi, des fondements même de soi, c'est à dire son identité de genre, ce qui fait de nous un homme ou une femme, c'est très difficile, très douloureux... Pour la plupart des gens, ça ne pose aucun souci, on est "fille" ou "garçon", sans que jamais cela nous ai posé question.
Mais pour Jérémy, si.
Encore une fois, dans son dossier médical, aucune ambiguité sexuelle, il est bien garçon, sans aucun doute. C'est "simplement" un problème d'hormones qu'il faut supplémenter.
Mais pour lui, c'est un problème d'identité. Il le vit comme cela. Il ne sent pas un "vrai" homme. Les "vrais", ils n'ont pas besoin de piqûres, de médicaments, de testostérone pour devenir des hommes. Leur corps le fait tout seul.
Jérémy se sent un "sous-homme", un "faux". Pour lui, ce sont les médicaments qui lui ont donné son identité, comme si c'était ajouté, artificiel...

Il me parle toujours sur le fil de l'émotion, les larmes qui pointent et qui sont vite contenues. Il est impressionnant de maturité, de contrôle... Je me dis que j'aimerais bien qu'il puisse les laisser couler, ses larmes... Pour se soulager un peu. Mais il n'est pas comme ça Jérémy, il veut contrôler et dominer ses émotions. C'est d'autant plus douloureux pour moi à le voir s'escrimer à mettre à distance, à contenir, à essayer de faire bonne figure.

Ce n'est pas son identité de genre qui lui pose question, il se sent et se veut "homme", il n'y pas de confusion. Mais c'est plus le sentiment d'une fausseté, d'un coté artificiel, celui de n'être pas un "vrai homme". Ces mots reviennent tout le temps.
Alors on discute, on travaille sur ce que c'est d'être un homme pour lui. Qu'est ce que ça représente.
On réfléchit à pourquoi des injections ferait de quelqu'un un "faux" homme, de quelle manière.

C'est un garçon très intelligent et ce dialogue est passionnant, vraiment. Après tout, oui, c'est quoi être un homme ?


Est ce que c'est simplement l'aspect génétique ? Je suis un homme parce que je suis XY et pas XX

Est ce que c'est l'aspect physique ? Je suis un homme parce que j'ai des organes sexuels masculins, un corps masculin ?

Est ce que c'est l'aspect social ? Je suis un homme parce que je me comporte de telle manière, je fais telle activité, je joue tel rôle.

Selon l'aspect que l'on considère, les choses ne sont pas identiques. Difficile de donner une définition stricte !

Je peux être né XY et avoir un corps androgyne
Je peux avoir un corps masculin et me sentir profondemment féminin.

Pour Jérémy, son aspect physique ne lui fait aucun doute : les piqures ont bien fait leur boulot, son corps s'est bien transformé, et il le reconnait, c'est bien un corps d'homme qu'il voit devant sa glace, ça ne lui pose pas question.

Au niveau social, si tant est qu'il y ai des "rôles", des "attitudes" typiquement masculins, Jérémy en tout cas se conforme aux modèles et se reconnait dans ces rôles masculins.

Non, le souci serait plutôt génétique.... Pour la génétique, il n'y  pas de doute, Jérémy est bien XY, un homme. Mais pour lui, c'est là que le doute s'insinue, dans son identité profonde.
Il a un corps d'homme, il vit une vie d'homme...Mais au fond de lui, il doute... Si je n'étais pas vraiment un homme.

Car, et là, la question émergera en fin d'entretien, peut il procréer ? Enorme question. Enorme boule dans la gorge quand il en parle.
Le médecin qui le suit ne sait pas réellement. Peut être, surement que oui même. Mais la certitude n'est pas à 100%.
Et Jérémy y fonde toute son identité masculine.
"Est homme celui qui peut procréer".
Il le vit comme cela.
Alors qu'il n'a aucun projet ou désir particulier d'enfant. Mais le fait de savoir que peut être , c'est impossible, fait que cela remet en cause complètement son identité de genre...

Alors on évoque les hommes qui peuvent être stériles. Qui n'ont eu aucun problème hormonal, mais chez qui on va déceler une stérilité. Qu'en pense Jérémy ? En sont ils moins hommes pour autant ?
Il pense que non. Et revient à lui : oui mais moi, j'ai eu besoin de piqures... Pas eux... Ce n'est pas pareil...

L'injection serait alors celle qui serait venue lui ôter une part de virilité...

Très bel entretien qui me laisse un souvenir assez ému. Oui, quelque fois, on le voit pas venir, mais bing, un patient, une situation vous émeut et vous ramenez ça chez vous.
Je revois bientôt Jérémy. J'espère qu'il aura un peu avancé sur ses questions...

 

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