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01/07/2010

Devenir psy...

Une très belle note de Philippe, psychothérapeute, qui décrit bien qu'être psy, c'est avant tout un savoir être beaucoup plus que des connaissances...
D'autant plus que lui est spécialiste des thérapies cognitives et comportementales, un champ où le savoir être et le travail sur lui du psy n'est pas fondamentalement au centre de la thérapie. Et pourtant, il souligne que c'est essentiel.
(J'en profite au passage pour lui dire qu'il a un excellent blog et qu'on ne peut pas y laisser de commentaires sans être enregistré chez Google, dommage !)

Cela m'a rappelé et ramené à mes début de psychologue.
Quand on est fraîchement sorti de la fac, rempli de connaissances, le diplôme en poche, on se dit que c'est bon, qu'on peut bosser et aider les gens.
Mais les connaissances ne sont qu'une partie de la profession de psychologue.
Car être psy, c'est aussi avoir bossé sur soi, se connaître à fond...Pour mieux aider son patient.
Qu'on se connaisse par une psychanalyse, une autre thérapie, une supervision par un psychologue plus aguéri, finalement peu importe, mais le psychologue ne peut pas faire l'impasse sur cela.

Car l'outil de travail du psychologue, au final, c'est lui même.
Et si on ne connait pas son outil de travail, si on ne sait pas bien "l'utiliser", on se plante. C'est soi dommage pour le patient. Soi dommage pour le psy lui même si il se prend dans la figure toutes les souffrances des autres, sans arriver à prendre de recul.

Le psy en entretien va utiliser son ressenti, ses connaissances, son empathie pour aider l'autre.
Et si il ne comprend pas un minimum pourquoi ce patient déclenche ceci ou cela en lui, il va droit à la catastrophe.

Si ma femme m'a quitté et que je suis en pleine dépression, et que je recois à ce moment là un patient qui vient parce que sa femme est parti... Je risque de tout projetter sur lui si je n'ai pas un minimum de recul.
Si j'ai telle ou telle pensée, ou telle émotion envers mon ex femme, alors je risque de croire qu'il y a la même chose chez l'autre, alors que finalement, il ne vit peut être pas du tout les choses comme moi.
Si je ne comprends pas que ce patient m'agace car cela me renvoit à des liens anciens avec mon père, alors tout risque de se mélanger dans la relation et au final, j'aide mal ce patient.

Je me souviens de cet entretien qu'on m'a demandé de faire pour des parents qui venaient de perdre leur enfant de mort subite... Au tout début de mon arrivé à l'hôpital.

J'ai paniqué avant l'entretien comme un malade. Comment je pouvais faire ? Cette mort m'apparaissait tellement horrible, violente, injuste... J'étais submergé d'émotions en me mettant trop à leur place.
Je  me voyais dans le même cas, tellement mal, j'étais envahi par mon ressenti à moi.
Et à cause de cela, je me sentais absolumment incapable de les aider. Je me serai cassé la jambe à ce moment que j'en aurai été soulagé...Pour dire.
Et pourtant, l'entretien s'est magnifiquement passé. J'ai rencontré des gens droits, sincères, émouvants par leurs efforts de rester dignes malgré leur peine. Ils étaient tristes, évidemment, mais pas du tout débordés par leur peine comme moi je le craignais. Car c'était là mon ressenti, pas le leur.

Là j'ai compris vraiment ce qu'était le contre-transfert. Je le savais, je l'avais appris, je connaissais cette notion.
Mais là, j'ai "réalisé" vraiment ce que pouvait être ce terme. J'ai vu et compris que si je craignais cette consultation, c'était par mes répresentations et mes peurs à moi. Ce que ces gens me renvoyait, et non pas ce qu'ils pouvaient ressentir eux.
Et ces parents m'ont énormement appris...
Je crois que c'est ce jour là que j'ai vraiment fait mon premier pas pour devenir psychologue.
Les cinq années d'études auparavant à la fac...C'était du bachotage, des théories, mais je n'avais pas appris le moins du monde à ETRE psy. J'avais des connaissances, mais rien pour ETRE.

Oui, je crois qu'il faut avoir beaucoup bossé sur soi même pour se connaitre, réussir à rester neutre, à l'écoute, complètement ouvert à l'autre. C'est en réalité très difficile à faire !

Merci Philippe pour cette très belle note.

08:50 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook

26/06/2010

Suppression des psychologues scolaires

Apparemment, l'état entend supprimer à terme les psychologues scolaires.
Présents dans les établissements scolaires, les psychologues ont à la fois un rôle de prévention  (troubles d'apprentissage, de comportement), de diagnostic (passations de tests, observation en classe, entretiens), et de prise en charge des enfants en difficultés au sein de l'école.
Ils sont là aussi pour apporter leur expertise aux équipes enseignantes et aux parents d'élèves.

Si il n'y a plus de psychologues scolaires, le répérage et le diagnostic des difficultés seront beaucoup plus difficiles, et surement retardés dans le parcours de l'enfant.
Toutes les demandes de bilan ou de prise en charge devront alors se faire sur les CMPP ou les centres médico psychologiques des villes, qui sont déjà à l'heure actuelle surchargés et avec des listes d'attente souvent longues.
Si vous avez les moyens, vous pourrez ne pas attendre et  aller voir un psychologue en libéral (non remboursé)  pour aider votre enfant. Si vous ne les avez pas....Et bien tant pis pour vous et pour votre enfant.
C'est l'instauration d'une aide psychologique à deux vitesse.... Et cela va bien sur creuser davantage les inégalités sociales, puisque les enfants en difficultés dans les milieux les plus modestes seront condamnés à rester en difficultés...

Si vous n'étes pas d'accord avec ces projets, les psychologues scolaires ont mis en ligne une pétition.
...S'il n'est pas déjà trop tard...

 

http://www.pourlemaintiendespsychologuesdansleservicepubl...

23/06/2010

Contrôle technique

Vous ne le saviez pas : moi non plus. Mais il existe un nouveau concept en psychologie. Si, si.
Comme pour les automobiles. La même chose.
Ca s’appelle le contrôle technique.

Tout vérifier. Par acquis de conscience. Même si tout semble fonctionner comme il faut.
Sauf que c’est pas obligatoire, pour le contrôle technique psychologique. Mais c’est pareil.

Comment ça se passe ? C’est très simple.
Vous prenez un enfant que vous avez suivi pendant quelques temps il y a un an.
Suivi arrêté car tout allait mieux.
Vous prenez une maman qui reprend rendez-vous avec vous en juin, pour son fils.
Et à qui vous demandez en début d’entretien « qu’est-ce qui vous amène à nouveau ? »
Et qui vous explique, de but en blanc : rien.
Non, rien. Tout va bien. Rien du tout. Vraiment.
Elle est super contente, depuis le suivi psychologique de l’année dernière, il n’y aucun souci.
Et alors que la question émerge dans votre esprit et vous taraude, vous vous décidez tout de même à la poser :
« Mais alors….Pourquoi ce rendez-vous ? »
« Ah, ben vous savez, tout va bien, mais on ne sait jamais…Je préfère refaire faire un bilan... Pour être vraiment sure…».

Ah oui ?
Alors, moi, je veux bien faire des contrôles techniques psychologiques, hein, pas de souci.
Mais sauf que la sécu m’a pas envoyé la liste des points de contrôle obligatoires. Zut.
Qu’est ce qui doit être vérifié et qu’est ce qui est soumis à réparation obligatoire ? Euh…Prise en charge obligatoire, je veux dire.
C'est que j'ai pas eu de consignes moi.
Mais je note, hein, que ce sont des choses qui se font. Du coup, ça m'ouvre des perspectives.
Je vais m'ouvrir un local "Control Technique Psychologique". Et je vais demander aux parents de m'emmener leur enfant. Par sécurité. Même ceux qui vont bien. SURTOUT ceux qui vont bien d'ailleurs. On ne se méfie pas assez, croyez moi.
Le gosse, il travaille bien, il est gentil, il a pas de troubles de comportement et si ça se trouve, il est en train de vous faire un refoulement massif d'un conflit oedipien non résolu. Et ça, c'est comme la courroie de transmission, ça pête sans prévenir.
Donc on n'est jamais trop prudent : vérification systématique. On ouvre la capot (enfin moi c'est l'inconcient mais c'est pareil) et on va regarder.


Essayons de faire la checking list tout de même avec cet enfant aujourd'hui...:
Scolarité ? 14 de moyenne. Ok. Ah. Je note un 9/20 en maths. Hmmm…Il faudra m’améliorer ça pour la contre-visite, attention.
Sommeil ? Il dort bien ? Sur ? Je peux voir ses yeux : hmm..Pas de cernes. Ok, je coche.
Troubles du comportement : aucun ? Comme ça aucun ? Il obéit ? Il éteint la télé sans râler ? Il veut bien se passer de console pendant une demi-journée ?
Ouh là, c'est très inquiétant tout ça...

Etc…etc…

Y’avait juste, à la fin,  pour la case : « hyper anxiété maternelle » que j’avais un problème. J'étais tenté de mettre « oui ».
Je sais pas pourquoi. Comme ça. Une intuition.

11:14 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (32) | |  Facebook

21/06/2010

Flash back

Il fût un temps j’étais jeune psychologue et j’étrennais mon poste à l’hôpital.
Beau, jeune et musclé, tel un Brad Pitt en blouse blanche, je fis mon entrée en service et…

Ouais bon, ça va. Je vous ai entendu rire là-bas, au fond.
Ok.  J’étais juste jeune quoi.
Et je faisais mon entrée à l’hôpital.

Mon plus gros défaut quand j’ai commencé, c’est que je ne faisais pas mon âge. Pourtant, j’avais passé mon diplôme, promis juré, j’étais bien psychologue, j’avais fait toutes les années à la fac, et même un peu plus que ce que j’aurai du.
Mais à l’époque, je faisais quand même beaucoup plus jeune que mon âge réel (oui, bon, ok, ça a changé depuis, on va pas y passer la nuit non plus..rrrrrrrrr…)

Bref, ça m’a valu un démarrage hospitalier quelque peu drôlatique tout de même.
Je passe sur le nombre de médecins ou d’infirmières qui, me prenant pour un nouvel externe, voulaient m’envoyer chercher le patient à la radio, porter des examens, ou remplir un dossier.

« Non, moi  je suis le psychologue .. »
« Ah bon ? » (regard incrédule, limite soupçonneux… Genre « Non, mais ils ont vraiment gobé ça, à la direction, qu’il était psy, lui ??? »)

Caalme….Caaaaaaalme.

Passons aussi sur cette maman (deuxième ou troisième patiente de ma carrière), avec qui j’ai fait plusieurs entretiens auprès d’elle et son bébé.

Et pour qui j’apprends un jour par le médecin :
« Ah, Mme X….Non, elle ne souhaite plus te revoir »
Surprise. Tiens. Qu’est ce que j’ai fait ? Pas fait ? Je débute, alors je me remets en question…
« Qu’est ce qui se passe ? Elle n’est pas satisfaite ? »
« Hein ? Ah si, elle a dit qu’elle avais pu bien parler en fait…. Mais qu’elle te trouvait trop jeune… Elle a peur que tu ne la comprennes pas bien. Elle préférerait changer »
« Ah…. »
Boum.
Jeune = incompétent. Forcement.

Et puis il y a toutes ces réunions d’équipes. Où les premiers mois, à chaque fois que je finissais de présenter le dossier d’un patient en réunion, un des médecins se tournait systématique vers une de mes collègue psychologue, plus âgée, pour lui demander à chaque fois  « ce qu’elle en pensait ».
Officiellement du patient. Sous-entendu : de mon avis.

Et pour comble du pas de bol, la deuxième année de ma présence en service, où j’essuyais encore quelques remarques sur ma « jeunesse », on n’a rien trouvé de mieux que de m’adjoindre une stagiaire. Mais la stagiaire en question avait repris ses études sur le tard et avait une bonne vingtaine d’années de plus que moi…
Résultat en entretien : crédibilité : 0%

« Bonjour je suis le psychologue et voici Mme X, qui est stagiaire
« Ah tiens, j’aurai cru l’inverse »
Et d’ailleurs bon nombre de parents exposaient leurs problèmes en consultation en regardant la stagiaire. Et pas moi.

Caaaaaalme……

Quoi qu’il en soit, les années ont passées. Quelques rides en plus, quelques cheveux en moins.
Je n’entends plus parler de mon âge.
Jusqu’à la dernière fois en consultation avec un ado.
« Tiens, je vois que tu as amené ton MP3, tu écoutes quoi comme musique ? » demandais-je, en me disant que parler de ses goût pouvait être informatif.
L’ado me fixe d’un air plein de pitié :
« Non mais m’ssieur, c’est d’la musique pour les jeunes, vous pouvez pas connaître ».

Ah ouais.
Quand même.

16:20 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (26) | |  Facebook

20/06/2010

Le dernier rendez-vous

La journée se terminait. J'avais vu quinze patients, quinze patients adressés de toute la France, le bouche à oreille les ayant amené des côtes basques, du fin fond de l'Alsace ou des monts du Cantal.
J'avais dit les mots justes, panser les plaies les plus secrètes. J'avais fait repartir en riant les enfants les plus tristes, apaisé les mamans les plus anxieuses, réconcillié les pères et les fils en rupture. A peine les gens avaient ils commencés à m'expliquer leur situation, que tac, se déroulaient dans mes têtes les listes de symtômes, de mécanismes de défenses, de comportements, et tac, à côté les listes de diagnostics se déroulaient en même temps. Un geste, une phrase et hop, je comprenais tout aussitôt, d'instinct, et alors, je disais  LE mot, juste celui qu'il fallait à ce moment là, et j'appuyais, juste là où ça faisait mal, pour libérer les non-dits.

J'étais l'un des psychologues les plus courus du pays, mais il était temps ce soir de retourner à la maison, ma journée touchait à sa fin.
J'allais me préparer quand mon téléphone se mit à sonner. La secrétaire.
"Je suis désolée... Un petit patient... Il n'était pas sur la liste. Je ne comprends pas. Ils disent qu'ils ont fait 800km pour vous voir"
Je regardais ma montre...Allez bah... J'étais certain de résoudre ça en 20 minutes maximum, alors pourquoi pas un petit dernier....

La mère et l'enfant s'assirent en face de moi. Il avait une tête bizarre ce garçon. Vraiment. Il me regardait avec des yeux qui me dérangeaient. C'était très désagréable. Du coup, je n'avais pas écouté les premières paroles de sa maman...Zut...
"...Et donc ça fait des mois qu'il ne parle plus. Du tout. Pas un mot. Rien. Mon mari et moi, on n'en peut plus....
"Tres bien madame, alors nous allons commencer par.....   Zut... Euh dites, moi... Il n'arrête pas de me dévisager depuis votre entrée....C'est vraiment très gênant...Il fait toujours ça ?
"Pardon ?....Vous croyez ? ...Ah...Mais oui, vous avez raison...Chéri...Pourquoi tu regardes le psychologue comme ça dis ?

Ses yeux me transperçaient. Je sentais un mal de tête venir en moi... Il me faisait vraiment bizarre ce regard...L'espace d'un instant, je cru reconnaitre dans ses pupilles la même lueur, la même étincelle que...
Mais non ce n'était pas possible. J'avais l'impression qu'il avait le même regard que moi enfant....Souvenirs lointain de vieiilles photos, souvenirs de mon regard... Foutaises oui !

"Alors mon bonhomme, reussis-je à articuler malgré la douleur qui me vrillait le crâne. Qu'est ce qui t'arrive ? Tu sais, à moi, tu peux dire tous tes secrets... Je suis sur que quelque chose t'as fait peur pour que tu gardes le silence... Tu vois, je sais beaucoup de choses moi...Alors, tu veux m'expliquer ?

Le gamin me fixa encore plus intensemment et doucement, comme dans un film au ralenti, il ouvrit sa bouche. Avec une lenteur exaspérante...Oh ce môme ne pouvait il pas se dépêcher un peu ? Il ne pouvait pas faire comme les précedents non ! J'avais si mal au crâne !

La mère se tourna vers moi, folle de joie
"Il ouvre la bouche, regardez ! Il ouvre la bouche, il va dire quelque chose !

Je la regardais avec l'air blasé de celui qui voit le même miracle s'accomplir tous les jours...

Le petit n'en finissait pas d'ouvrir sa bouche grande, encore plus grande.
Soudain, un son strident en sortit... Une horreur de son aigü et assourdissant.... Ce petit con hurlait à m'en percer les tympans...
"Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !
La mère se tourna vers moi en se bouchant les oreilles.
"Faites quelque chose, criait-elle, c'est horrible...Mais faites quelque chose je vous dis  !

"Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Le gamin n'en finissait pas de hurler.... J'avais si mal à la tête...
Il hurlait tout en restant parfaitement immobile sur sa chaise. Il hurlait en me regardant de ses grands yeux bleus qui ne cillaient pas.
Son cri me torturait, ses yeux fixes me brulaient...Il était tard, j'étais si fatigué....Mais pourquoi criait-il encore ?
Je posais ma tête entre mes bras sur le bureau. Je ne savais plus quoi faire. Je ne voulais pas croiser le regard de la mère pour qu'elle voit mon impuissance. Je ne voulais plus croiser le regard de ce mome... Je voulais juste qu'il s'arrête de crier...

Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !...........Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiippp !

BBBBBBIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPP !

J'écrasais le radio réveil d'une main.

Quel rêve imbécile...!
En me levant, je sentis aussitôt que la journée démarrait bien : j'avais un putain de mal de crâne.

 

 

14/06/2010

Il ne mange RIEN

C’est un peu caricatural, probablement, mais dans ce genre de situations, c’est très souvent la même chose.

Une maman (ou désolé, je dis une maman, car c’est dans l’écrasante majorité des cas la maman. Je me doute que ça doit être quelques fois le papa, mais là, le problème c'est qu'ils ne viennent pas souvent en consultations psy, les papas. Pour les messieurs, ça doit être un truc de bonne femme de gérer les gamins et de trouver des solutions …)
Bref, une maman dis-je, inquiète, toujours terriblement et douloureusement inquiète. Epuisée aussi. Réellement. Et obnubilée. Par ce même thème, toujours :

« Mon enfant ne mange pas ».

Alors, non, je ne veux pas parler d’anorexie ou de troubles graves de l’alimentation.
Je parle simplement du refus alimentaire qu’on pourrait qualifier de « simple ». L’enfant qui chippote à table. L’enfant qui mange un repas sur deux. Celui qui ne veut jamais toucher aux légumes. Ou qui ne veut manger que SA marque de yaourt ou SON paquet de gâteaux préférés.
On a tous connus ça, ceux et celles qui ont des enfants. Ca nous a tous agacés.
Mais pour d’autres mamans, comme je le disais, ça dépasse cela : les repas deviennent le centre de tout, la vie entière est accaparée, centrée sur l’enfant et son appétit. Une véritable obsession et une angoisse terrible.
Et à côté de la maman, dans 95% des cas, vous avez l’enfant, pas maigrichon pour un sou, en pleine forme, qui pête le feu, retourne votre bureau, joue, babille et gambade allégremment partout. Qui a l’air de tout, sauf dénutri.

Pourtant, le paradoxe qui saute aux yeux reste invisible pour la maman : elle vous détaille avec angoisse l’appétit de son enfant, et les possibles répercussions en terme de santé, quand vous avez sous les yeux un enfant en pleine peau.
Ca aussi, c’est une caractéristique du refus alimentaire « simple » : une énorme inadéquation entre l’inquiétude maternelle et la courbe de poids de l’enfant.

On peut en sourire, mais je vous assure que la souffrance et l’épuisement de ces mamans est terrible. Douloureux. Quand on a à chaque repas, tous les jours, depuis des mois, un enfant qui chipote, refuse, fait des colères à table, ça devient épuisant.
Elles n’en peuvent plus. Les médecins passent leurs temps selon elles à leur dire « qu’il n’y a rien », qu’un enfant « ne se laisse pas mourir de faim », mais les phrases n’arrivent pas à faire tilt et à percuter. L’angoisse est trop massive.

Et toujours, la phrase qui revient, sans cesse : « Elle (il) ne mange rien ».
Invariablement, on y revient toujours.
Vous avez le bambin qui court partout, a des plis sur les cuisses et vous sourit en bavouillant. Et maman qui dit à côté : « des mois que ça dure : il ne mange rien. RIEN ».

Alors au début, vous protestez un peu. Rien ? Diantre, ce n’est pas possible : rien.
Votre enfant prend bien un peu au goûter ? Au petit déjeuner ? Un morceau de pain par ci ? Un bonbon par là ? Rien, ce n'est pas possibile, voyons.
Mais si. Si, si. C’est possible. Il ne mange rien je vous dis.
(Rien depuis trois mois ? Mais il est pas un petit peu mort alors ?....)
Prise dans son angoisse, la maman n’arrive même plus à entendre le second degré ou votre étonnement. Non, simplement, la doléance est toujours la même : « je n’en peux plus. Il ne mange rien ».

Alors, devant ce cas médical incroyable, vous avez deux possibilités.

Soit vous contactez Paris Match, Ici Paris, Voici ou qui vous voulez, pour que, dès demain, s’étale la photo du bambin avec le titre :

« UN CAS MEDICAL INCROYABLE. CET ENFANT NE MANGE RIEN DEPUIS TROIS MOIS ».

Et ca ne serait pas la première fois que ça arriverait d’ailleurs !

Soit vous contactez les plus prestigieuses revues scientifiques en leur soumettant ce cas médical et en rédigeant un article scientifique qui vous assurera la postérité pour des siècles et des siècles.

Titre de l’article « Un cas de métabolisme photosynthétique chez l’enfant ».
Auteur : Spyko, psychologue et découvreur de raretés scientifiques

Résumé : « Un enfant de 18 mois présente une courbe de taille et de poids tout à fait normales et un développement parfait, bien qu’il n’ai rien ingéré depuis trois mois. Il a bien entendu été vérifié que les ingestas étaient nuls par les méthodes scientifiques les plus rigoureuses (nb : la maman le dit donc c’est vrai. Forcement.).
La seule possibilité pour que cet enfant ai pu se développer normalement est qu’il présente un trouble génétique rare, lui permettant probablement de synthétiser de la chlorophylle. Par photosynthèse, et par réaction probable avec l’eau du bain (cet enfant n’ingérant rien, dixit la maman, donc pas d’eau non plus), le métabolisme de cet enfant a pu fonctionner de manière tout à fait normale et lui permettre de croître.
Une poursuite de l’étude serait profitable pour calculer avec exactitude le temps d’ensoleillement adéquat pour le développement de l’enfant ».

Ouah, à moi le prix Nobel. Franchement, si je l’ai pas, je comprends pas.
(on me signale dans l’oreillette qu’il n’y aurait pas de Nobel pour les psychologues...
Zut. Bon, ben, le prix de l’étude scientifique de l’année par le Journal de Mickey, ce sera bien aussi)

Bref, on rit, on rit, mais un peu de sérieux dans la salle. Revenons à nos moutons, je vous disais tout de même, que, du point de vue maternel, c’était extrêmement douloureux.


Car nourrir son enfant n’est pas neutre psychologiquement et affectivement.
Nourrir, c’est la base de la relation mère/nourrisson. C’est les premiers contacts. C’est là dessus que se fondent les relations futures de l’enfant et sa mère.
Symboliquement, nourrir l’enfant, c’est aussi lui transmettre l’amour. Donner à manger n’est pas neutre, c’est même très très chargé affectivement.
Or, à travers le refus de nourriture, la mère ressent comme un refus de son amour à l’enfant. Et un refus d’elle.
Or, se sentir refusée, refusée en tant que maman, si quelque part, on peut avoir des failles narcissiques anciennes, c'est l'explosion d'anxiété assurée.

Et à partir de là, insidieusement, et progressivement, le tableau de l’épuisement parental se met en marche : on guette la moindre reaction aux repas. On décortique le menu pour savoir ce qui a plu/pas plu/ pourquoi. On achète LA marque que monsieur bébé a eu le bonheur d’accepter une fois. Les repas deviennent marchandage, séduction, négociations et bientôt, luttes.
L’enfant a tôt fait de comprendre le pouvoir qu’il peut prendre dans cette relation et en abuse. De même que le repas devient dans son esprit connoté négativement et source d’anxiété.
L’angoisse de la mère augmente. Et l’enfant, petit à petit, par son refus, refuse davantage l’anxiété maternelle que la nourriture.

Bref, un sacré chantier quand ce genre de situation arrive en consultation car cela traine depuis des mois et les choses se sont bien ancrées…
On a des parents épuisés, un petit gamin souvent vif, bien dodu mais très malin...
Fort heureusement, si on a des parents un peu prêts à réflechir et se remettre en question, ce sont des problèmes qui se résolvent assez vite et c'est un vrai bonheur de revoir papa/maman et fiston quelques semaines plus tard apaisés, avec des repas auxquels tout le monde fait moins attention pour se concentrer sur le bonheur d'être ensemble, jouer et voir grandir le bout de chou.

Alors avant tout : réassurance. Un enfant ne se laisse pas mourir de faim, c'est vrai, de vrai (mis à part troubles psychologiques rares et gravissimes : dépression aigue du nourrisson, troubles carentiels chroniques (par ex. les enfants dans les orphelinats roumains d'avant), ou des histoires médicales rares également). Si le médecin pense que tout va bien : tout va bien ! On peut déjà baisser la pression sur les repas, rassuré pour la santé du petit bout...Et commencer à prendre du recul, réfléchir, et voir ce qu'il faudrait changer.

Remarquez, je vous fait tout un speech là dessus...Et j'ai eu un petit bout à la maison qui a chipoté sur ses repas pendant des années, avec quelques tensions mémorables... Hmm Hmmm....
Nul n'est parfait, isn't it ?

De toute façon, je vous rappelle que j'ai le grand prix scientifique du journal de Mickey. Alors camembert. Parfaitement: camenbert !
(tiens, pis ca me donne faim tout ça moi)

09:15 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Facebook

11/06/2010

Confession

Le papa est en face de moi, dans la chambre d’hôpital. Il pleure en silence...
Derrière lui, dans le petit lit, son bébé de quatre mois, monitoré, perfusé reste dans un demi-sommeil, les séquelles neurologiques étant toujours là  Il n'a plus une vigilance normale.

« Je vous jure…Je ne voulais pas…. Je ne savais plus comment faire. J’étais tout seul ce jour là, sa maman était partie pour la journée… Il pleurait…. Il avait pleuré la nuit déjà et il pleurait encore. Toute la matinée. Je ne savais plus comment faire. Je n’avais pas dormi…Je ne savais plus…
Je ne voulais pas lui faire de mal, je sentais que ça montait, mais je ne voulais pas m’énerver, le frapper… On ne fait pas de mal à un bébé, on ne frappe pas un bébé ! Je voulais pas lui faire de mal, je voulais pas lui donner une gifle,  mais il pleurait toujours... J'en pouvais plus….Alors. Je l’ai secoué… Je voulais juste qu’il se taise… Je voulais juste qu’il arrête de pleurer. »
(il pleure encore)
« Qu’est ce que vous allez dire à ma femme ? … Qu’est ce qu’elle va penser de moi …
Et mon fils...Vous vous rendez compte ? C'est son père qui l'a mis dans cet état là...
Je suis désolé…J’aurai du le dire aux médecins plus tôt… Je pouvais pas…
Je pouvais pas. »

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Syndrôme du bébé secoué

 

08:49 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (28) | |  Facebook

09/06/2010

Psychosomatique

J’avais envie de réagir suite à la lecture de l’article de Jack Addi sur les maladies psychosomatiques.


Pas facile d’abord, ces pathologies. Mais comme il le souligne, il y a aussi quelques fois où c’est bien tentant pour l’équipe médical, lorsqu’un diagnostic n’est pas là, de dire « bon ben c’est psy alors ! » et basta, on passe la main au psychologue et on est bien tranquille.
Alors tout comme Mister Jack, je voulais juste ajouter que les pathologies d’allure somatique mais strictement d’origine psychologique existent, certes, mais elles sont finalement rares.
La plupart du temps, il y a une intrication entre une patho organique, ou un mini-symptome organique, et le psychisme. La plupart du temps, les deux sont mêlés.
Alors oui, évidemment,un enfant qui hurle à la mort depuis des semaines, en disant que ses douleurs sont côtées à 9/10 sur l’échelle de douleur, alors même que le bilan médical est strictement rassurant et que le seul élement qu’on trouve, c’est une constipation ancienne…Oui je suis bien d’accord, là, il y a du « psy » surajouté. On peut avoir mal dans ce cas là, mais pas à ce point. Ok, il a bien besoin d’étre épaulé sur un plan psychologique.

Mais..mais…Mais… Si on me l’envoie direct en consultation avec comme diagnostic définitif (dit aux parents) « c’est psy, point barre et moi je le revois pas », ben je fais quoi moi de son problème de constipation chronique ? Je fais l’imposition des mains, et je le guéris, hop ?
Ou, je dis à la mère « oui, oui, je sais, il a mal, je vais le voir en consultation une fois par semaine pendant six mois parce qu’il est aussi un peu anxieux, et j’espère que ça ira mieux ensuite. Oui, il pleure toute les nuits et le médecin ne vous a pas donné de traitement anti-douleur, ni pour la constipation, parce que pour lui, c’est « tout psy »…Alors, vous prenez votre mal en patience hein…Qu’est ce que c’est que six mois sans sommeil si on le guérit de ses angoisses au final ?… »
Là, je me prends direct une gifle et je donne même raison à la mère de me l’avoir donnée !

Donc, moi, je vois, que la plupart du temps, les troubles psychosomatiques sont à la fois psychologique et à la fois organiques (même de façon modeste). Et qu’on ne peut concevoir, dans l’attente du mieux être, un suivi psy sans accompagnement médical ou traitement en parallèle !

De même pour certaines migraines à forte composante anxieuse, moi je veux bien voir le patient, ça me paraît indiqué mais quand j’entends « ben non j’ai pas d’anti douleurs, le médecin m’a dit que c’était QUE de l’anxiété ».
Sauf que l’anxiété qui déclenche des céphalées ou des migraines, ça fait quand même une vraie migraine au final, et ça fait POUR DE VRAI mal à la tête.

C’est pas du chiqué, de la comédie. Une fois installé, le mal de crâne il est là et le psy, mis à part égorger un poulet et faire une danse vaudou, je vois pas trop ce qu’il peut faire là tout de suite pour les douleurs.

Pour l’anecdote, un exemple de situation où tout le monde s’empresse de voir du psy…

Je suis appelé en service pour une grande jeune fille qui présente une toux chronique.
Je m’étonne : toux chronique ? Vous êtes sur que c’est pour moi ?
Et l’interne m’explique que oui, TOUS LES BILANS sont normaux, il n’y AUCUNE explication médicale (je vous expliquerai pourquoi je mets en gras ensuite…).
Et qu’il n’y a qu’à l’écouter tousser, pour voir que c’est psychologique.

Un peu dubitatif, je rentre dans la chambre.
Et je me retrouve face à une ado dont l’anxiété saute aux yeux dès les premières minutes.
Pas forcément liée à son histoire médical, non, je pense que ça fait longtemps qu’elle présente des symptômes anxieux très importants.
Bon du coup, Va renforce un peu l’étiologie psychologique..
Et quand je l’entends tousser, je réprime un sourire :

Elle tousse de façon théatrale au possible, avec mimiques exagérées, poses, genre « grande scène du II, acte 1 ». Elle fait des bruits complètement inadaptés où l’on voit bien que c’est exagéré, qu’elle va chercher très loin son raclement de gorge, comme pour bien montrer que c’est super grave.

Bref, tout colle pour une hypothèse psychologique. De l’anxiété, un coté théatral dans la démonstration du symptôme.
Je dis à la maman qu’il faudra sans doute suivre un peu sa jeune fille pour bien comprendre l’origine de tout cela et l’aider.
La maman adhère aux explications psychologiques. Et me demande si sa jeune peut retourner au collège (elle n’y allait plus car ses quintes de toux fortes inquiétaient tout le monde, et par précaution, elle restait chez elle en attente de diagnostic).

Bref, je lui « oui, oui », à mon sens, il vaut mieux qu’elle aille vite au collège, plutôt que de rester à la maison et y trouver des bénéfices secondaires qui ne vont pas nous aider.

Bref, on en reste là.

Le lendemain, je croise un médecin du service. Qui a l’air bien soucieux.


« Euh dis, c’est toi le psy qui a vu la grande jeune fille pour toux hier ? »
« Oui, c’est moi. Elle est sortie, je lui ai donné un rendez vous de suivi, tout va bien et.. »
« Ben non…En fait….On vient de recevoir d’autres examens et…

« D’AUTRES EXAMENS ? Mais l’interne m’a dit hier que TOUT LE BILAN était négatif ????

« Ben…C’est à dire….On y croyait pas trop…Donc on pensait pas que ca allait revenir positif…Mais en fait…Elle a la coqueluche !….Faut qu’elle revienne chez nous vite, et toi, faut que tu ailles te faire vacciner car tu as été en contact. Faut qu’on rappelle les infirmières qui l’ont vue, voir si leurs vaccinations sont à jour ….Pfff…heureusement qu’elle ne va plus au collège ! »
« Le…Col….La maman m’a demandé si elle pouvait y retourner…J’ai dit « oui » !

« Tu as dit « OUI » ???

« Mais tout le monde m’a dit que elle n’avait rien de médical !!!!!!!!! »

Voilà, allez, vous pouvez rire….
J’ai diagnostiqué le premier cas mondial de coqueluche psychogène…
Et je l’ai renvoyée contaminer tous ses petits copains.


(Et en conclusion : on a le droit d'avoir un profil hyper anxieux, un côté théatral ET d'avoir en plus une vraie maladie…

Donc il faut toujours faire le bilan psy ET le bilan médical, même quand ça semble psychosomatique d’emblée…)

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06/06/2010

Courrier des lecteurs (1)

courrier.jpg

 

 


Cette semaine :  Mr Oedipe, de Thèbes

 

Hier, j'entends un drôle de bruit dans ma boite aux lettres. Boum !
Ouh là, mon facteur s'est il pris les pieds dans sa chaîne de vélo ? Sa tête a-t-elle heurté ma boite aux lettres, et le voilà qui agonise devant chez moi ? (en répandant du sang partout sur mon perron, je vous jure, ces préposés de la poste, aucun savoir vivre. Enfin, aucun savoir-mourir je veux dire).
Bref, je me précipite. Et non, pas de mort. C'est juste mon courrier qui vient d'arriver.
C'est une tablette en grec ancien, d'où le bruit (c'est lourd comme correspondance la tablette grecque, croyez moi).
Postée de Thèbes par un lecteur nommé Mr Oedipe.

Bon, alors, cher Monsieur Oedipe. Tout d'abord je me demande bien comment vous avez eu mon adresse, mais bon, pour le coup, ca me permet d'amener un peu de nouveauté sur ce blog. J'inaugure la rubrique du "courrier des lecteurs".
Je voulais juste vous dire, c'est sympa la tablette gravée en grec, et tout, mais BORDEL, ça s'affranchit correctement !
Une tablette d'une livre, postée de Grèce, on la fait peser avant  ! Franchement. Parce que, qui c'est l'andouille qui paye la surtaxe d'affranchissement hein ? Devinez ? Merci Oedipe. Mais vraiment merci !

Alors, je vous lis un peu ce courrier (oui, évidemment que je lis couramment le grec ancien. Quoi ? Ca vous étonne ? Je lis aussi le sanscrit, l'araméen, le swahili, mais j'ai un peu plus de mal pour le Jean-Claude Van Damne. J'y travaille). Donc je disais, je vous lis :

"Cher monsieur Spyko, je m'appelle Oedipe et je suis roi de Thèbes"
(Ouais, c'est ça, et moi je suis prix Nobel de danse classique)
"Je vous écris car je suis très embêté avec mes deux fils Etéocle et Polynice"
(Entre nous, avec des prénoms comme ça, je comprends qu'ils aient un peu la haine...Enfin, j'dis ça, je dis rien moi...)
"Ils font rien qu'à se battre tous les temps et dire qu'ils vont se tuer et être le seul roi de Thèbes après moi"
(S'en suit tout un espèce de délire sur le royaume de Thèbes, un Sphinx qui aurait eu quatre pattes le matin et trois le soir, et plein d'histoires de famille, vous imaginez même pas le chantier. Ajouté à cela un pauvre type qui vit surement des allocations et des pensions d'invalidité vu qu'il est aveugle parce qu'il a eu les yeux crevés avec une broche à sa femme - vous imaginez la pauvre famille que ce doit être, alcool, disputes, ... je vous dis même pas )
Bref.

Monsieur Oedipe, je l'ai déjà dit et répété ici ou : un peu d'autorité bon sang !

Quand je lis qu'Etéocle menace Polynice avec un glaive, qu'il a piqué à un esclave, franchement, réagissez ! Au coin Etéocle !
Et puis sérieusement, je sais qu'en Grèce, avec la crise économique, ça va pas super fort. Mais par pitié, prendre un esclave pour garder les enfants... Vous savez que vous pourriez avoir de sérieux ennuis avec la justice, dites ? Ca se paye, une nounou, sinon quel exemple pour les enfants...Enfin, ça c'est entre nous.
Bon, pis ok, d'accord, vous vous sentez coupable. Je sais que vous l'avez pas fait exprès, c'est un malheureux accident, bla bla bla... Ok, ok, ça arrive pas à tout le monde de tuer son père malencontreusement. Donc, je peux comprendre que vous soyez un peu mal dans vos sandales.

Mais enfin, ca ne sert à rien de développer une telle culpabilité et de ne plus avoir du tout d'autorité sur ses enfants ! Allez, quoi, du nerf ! On se reprend !
Sinon je vous conseillerais bien aussi de ne plus appeler votre femme "maman". Ok, c'est rigolo et affectueux, mais je vous assure, c'est un peu déstabilisant pour les enfants, qui risquent de faire des complexes freudiens avec des noms grecs bizarres. Non sincèrement, c'est important. Pensez à eux. Vous me dites que votre fille Antigone vous semble mal dans sa peau, mais probablement que ça la travaille insconsciemment tout ça. Je suis inquiet pour elle. Réagissez, avant que ça ne devienne une tragédie.


Voilà Mr Oedipe, en espèrant avoir pu vous répondre. Moi si je vous dis tout ça, vous savez, c'est pour votre bien, et parce que ça crève les yeux. N'en faites pas un complexe. Chaque problème a sa solution. Vous avez bien fait de m'écrire.

Et pour vous tous, je vous souhaite un bon début de semaine.

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Oedipe dans la mythologie

Le complexe d'Oedipe

02/06/2010

A bout de souffle

J’avais vu Alicia en consultation deux mois avant.
Alicia était à bout de souffle. Au propre comme au figuré.
Parce que la mucoviscidose finissait de détruire ses poumons et qu’elle ne pouvait plus se déplacer sans une bouteille d’oxygène. Que chaque pas lui coutait, la laissant complètement essouflée.
Parce que psychologiquement, elle n’en pouvait plus de cette vie là. Cloitrée dans sa chambre, que ce soit à l’hôpital ou à la maison, sous oxygène. Plus possible de voir ses amies, plus possible de sortir un peu dehors car épuisée au bout de 50 mètres.

Je vois entrer dans mon bureau. Une gamine usée, dans tous les sens du terme, au teint cireux, au visage épuisé et émacié.
Alicia est venue me voir parce qu’elle y est obligée. Ce n’est pas une grande bavarde, Alicia…
Les rares fois où je l’ai vu auparavant en service, elle répondait poliment, mais laconiquement à mes questions.

Oui/Non/Peut être.
Pas véritablement dans l’opposition. Mais plutôt dans une sorte d’impossibilité à réfléchir sur elle même, dans une alexithymie.
Sa maladie évoluant, elle n’avait plus une vision très sure de l’avenir, semblait ne rien en attendre. Elle vivait dans un présent répétitif, entre soins médicaux, infirmiers, kinésithérapeute… C’est comme si le temps et sa pensée en même temps s’étaient figés, comme si rien n’était plus pensable et représentable. Elle attendait, dans une sorte de no man's land.
Bref, Alicia n’avait plus grand chose à dire sur quoi que ce soit…

Mais aujourd’hui, les choses sont différentes. Au vu de l’évolution de sa pathologie, il a été décidé de la mettre sur liste de greffe pulmonaire.
Or, les médecins qui gèrent la greffe (un autre service, d’une autre ville) veulent absolumment que dans le bilan, il y ai une évaluation psychologique.
Ce que je comprends : les organes sont malheureusement rares… Aussi, ils veulent être surs que la personne est partante pour un projet de greffe, que la volonté vient bien d’elle, qu’elle fera ce qu’il faut pour prendre soin de ses nouveaux organes (traitement médicamenteux lourd, suivi médical rapproché…).
Alors oui, Alicia vient aujourd’hui contrainte et forcée. Ce qui tonne un ton particulier à la consultation.
Mais pour autant, aujourd’hui, elle parle.
Elle qui vivait dans un temps figé, dans une espèce de vie entre parenthèses, voilà que ce projet de greffe lui redonne une lueur. Aussi elle parle. De l’avenir. De ce qu’elle pourra faire. De ce qu’elle voudrait faire. De la greffe, du traitement.
Pour une fois, l’avenir existe. Est représentable.
Oui, elle a peur. Oui elle a compris qu’elle pouvait rester sur le billard car l’intervention est risquée, et même beaucoup, au vu de son état de santé actuel.
Mais elle est effroyablement lucide : en ce moment, elle ne vit plus : elle survit. Et elle n’a plus envie de ça. Alors, elle est prête à jouer à pile ou face avec la mort.
C’est aussi froid et lucide que ça. Et c’est douloureux à entendre de mon côté.

A l’issue de l’entretien, je suis satisfait moi. Cette jeune fille, pour la première fois véritablement, est arrivée à parler d’elle, de l’avenir, de sa maladie. Je suis sur que le projet de greffe a enclenché une réflexion, une volonté, une dynamique.
Je dis tout ça aux médecins : bilan psychologique tout à fait positif, je la sens prête.

Et puis, je n’ai pas de nouvelles. Entre le moment où on est inscrit sur la liste de greffe et le moment où on est appelé, il peut se passer deux semaines comme un an. Tout dépend du moment où un organe compatible va arriver.

(Ce qui donne dans le discours des patients et des familles des choses terribles comme « je sais que c’est pas bien de dire ça, mais ça va être le week end de Pâques, vous savez, le plus meurtrier sur les routes…Alors peut être qu’on va être appelé parce qu’on aura trouvé un organe… »)

Bref, Alicia ne sera appelée finalement que quelques mois plus tard.
Je l’apprends le lendemain. Et j’apprends en même temps que, appelée au milieu de la nuit car un poumon était disponible, Alicia a subitement dit… Non.
Refus.
Complet. Total.
Imprévisible et incompréhensible pour toute l’équipe, moi en premier.

Alicia a eu peur. Terriblement peur le jour de l’appel.
Bien que préparée, bien que décidée, bien que volontaire… Elle a paniqué.
Et ça, personne ne l’avait prévu. Même pas moi.

Le temps de refaire les bilans, de remettre Alicia sur liste de greffe, il s’écoulera de nombreux mois. Trop nombreux. Car Alicia ne survivra pas au final.
Et le psychologue ne peut s’empêcher de se sentir un peu coupable au final : est ce qu’il aurait pu déceler cela lors de sa consultation, est ce qu’il aurait pu aider Alciia à affronter mieux la greffe.
Ou bien doit il se dire que après tout, c’est son choix et qu’il ne lui appartient pas de le juger.


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