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16/11/2012

On disait que tu ne le dirais pas

 

« On disait que tu ne le dirais pas »

Papa boit, papa boit, papa boit…

Partout dans l’entretien, les traces de la peur, de l’impuissance, de la violence.
Tu as peur pour toi, tu as peur pour lui. Du haut de tes 9 ans, tu veux porter sur tes épaules les soucis de toute une famille.
« On disait que tu ne le dirais pas ».


Toi, tu me demandes de garder le secret. Parce que tu as bien compris que l’assistante sociale qui vient chez toi est inquiète.
Oh elle est forte celle là que tu te dis, d’être inquiète. Parce que pourtant, tu en fais des efforts pour jouer la comédie de la fille-qui-va-bien-regardez-comme-je-souris.
Tu lui dis, toi, quand elle passe l’assistante sociale, que vraiment il n’y aucun souci. Même que tu briefes aussi ta sœur pour qu’il n’y ait pas de doute.

Tu as bien compris qu’à être élevée chez un papa seul, qui boit, et qui pète un plomb dès qu’il boit, tu as bien compris qu’on allait parler placement, foyer…
Alors officiellement et définitivement, tout va bien.
Merci madame l’assistante sociale, au revoir, et à la semaine prochaine.

Sauf que tout ne va pas bien, non.
Parce que tu es grande, parce que tu comprends. Parce que tu aimes ton père et que tu vois qu’il se détruit. Parce que tu t’es investie, toute seule, de la mission de le protéger des autres et de lui-même. C’est toi qui gère, à sa place, c’est toi qui le pousse à arrêter, c’est toi qui l’engueule, c’est toi qui l’écoute…
Fille, femme de ménage, infirmière, psychologue,… Ca fait beaucoup de casquettes pour ton âge.

Alors c’est ballot mais avec tous les efforts que tu fais, papa ne va pas mieux. Papa boit de plus en plus. Papa devient même violent certains soirs.

« On disait que tu ne le dirais pas ».

On encaisse, on ferme sa gueule et on sourit à l’assistante sociale.

Un peu aussi au psychologue. Parce qu’on se rend compte subitement qu’il pourrait s’inquiéter lui aussi, alors on minimise. « Non mais ça va quand même, hein »

Mais maintenant, quoi ?
Je suis bien content que tu m’aies accordé ta confiance et que tu m’aies dit les choses.
Mais maintenant, quoi ?

C’est un fardeau trop lourd pour mes épaules de psychologue. Je ne suis pas certain de pouvoir t’aider ou d’aider ton papa tout seul.
Et je me dis qu’il doit être sacrement lourd pour toi ce fardeau si même moi adulte et professionnel, je trouve qu’il est trop lourd pour moi.

Alors je te dis qu’il faut que j’en discute avec ton assistante sociale.
Que tu es bien courageuse de vouloir aider et protéger ton papa. Mais que ce n’est pas à toi de le faire. Et que dans la normalité, c’est à lui de te protéger, et pas l’inverse.
Qu’on doit l’aider lui à mieux te protéger. Et que pour ça il faut qu’on en parle.

Ca fait peur de briser des années de silence. Cette bulle de secret qui va éclater te terrorise, je le vois bien.
Moi aussi un peu, pour te dire. Parce qu’une fois qu’on va en parler, je ne vais pas tout maîtriser de ce qui va se passer ensuite. Parce que comme toi, j’espère qu’il y a une chance d’éviter le placement. Parce que tu l’aimes ton père. Et pour l’avoir rencontré aussi, je sais qu’il tient à toi.
Y’a-t-il encore quelque chose à sauver ? Je crois qu’on se pose la question tous les deux.

« On disait que tu ne le dirais pas ».

Mais je l’ai dit. Pour ton bien.
Enfin c’est ce que je me dis.

Mais il me reste un petit goût amer de trahison que je n’aime pas bien.

09:05 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

03/09/2012

Violences ordinaires

Une psychologue en libéral a été assassinée il y a quelques jours par un de ses patients. (article)

Fort heureusement, ce genre d'évenement est extrêmement rare. Et en repensant à ma pratique personnelle, les fois où je me suis senti en danger sont rares aussi.
Il faut dire que je ne travaille pas en psychiatrie, que je ne vois pas de patients "lourds", extrêmement violents ou dangereux. C'est déjà un facteur limitant.

Les fois où j'ai pu ressentir du danger se limitent en gros à deux situations : les adolescents "en crise" amenés aux urgences, et les réactions des parents dans les suspicions de maltraitance.

Pour les adolescents, c'est régulièrement en effet que les pompiers ou le samu nous envoient aux urgences des adolescents pour "crise d'agitation" (c'est le motif annoncé).
On nous décrit à l'arrivée des ados qui ont tout saccagé, de leur salle de classe ou du foyer dans lequel ils étaient placés.
Dans l'immense majorité des cas, ils arrivent aux urgences calmés, et le changement de lieu et d'intervenants fait qu'ils restent calmes aussi chez nous. Une hospitalisation courte, le temps de réfléchir aux éventuels changements à apporter dans la vie de cet ado, aux prises en charges à proposer et généralement la sortie est envisagée, sans comportement violent dans le service. La plupart du temps il s'agit d'adolescents au parcours cabossé, placés, avec une histoire familiale compliquée et qui développent une intolérance à la frustration importante. Qui manquent de mots pour exprimer leur mal être et l'expriment dans leur comportement.

Quelques uns cependant sortent du lot. Des rares cas où un profil plus psychiatrique se cache sous le motif initial de crise d'agitation. Là il m'est arrivé d'avoir peur. D'ados où l'on sent une impulsivité importante et pour lesquels on ne sait pas quand ça va exploser. 
Je me souviens d'un adolescent en pleine crise, qui voulait absolument sortir. J'ai essayé de parlementer un peu, mais la violence en face montait, montait... Jusqu'à ce qu'il prenne un crayon et essaie déliberement de me le planter dans l'oeil. Heureusement que je n'étais pas tout seul.

L'autre catégorie de situations dangereuses se situent dans le cadre de la maltraitance.
Un enfant est hospitalisé, on note des plaies, des signes suspects. Et/ou il fait des révélations au psychologue.
Lorsque l'on pense maltraitance, il faut faire un signalement au procureur, c'est à la justice de faire le travail. Mais dans l'intervalle, le plus souvent, il faut tout de même rencontrer les parents pour expliquer que l'enfant va être gardé en attente d'une décision judiciaire. Et si ce sont eux qui sont suspectés, l'entretien n'est pas des plus cordiaux, on s'en doute.
Généralement les parents sont rencontrés par plusieurs professionnels ensemble, psy, assistante sociale, médecin... On essaie de n'être jamais seuls. Mais il faut de tout de même annoncer (sans en dire trop non plus) que l'enfant reste hospitalisé car le procureur a été saisi, en raison de ... doutes, plaies suspects, etc (le but étant de ne pas en dire trop non plus si le parent est suspecté des violences).
C'est là que cela peut exploser.
Déjà si le parent est maltraitant, à la base, on peut se douter qu'il y ai des profils violents et impulsifs. 

De manière étonnante pourtant, la plupart des entretiens où on annonce que l'on demande l'intervention de la justice se passent "bien". Je ne dirai pas que c'est chaleureux et bon enfant, mais je veux dire sans violence, sans cri, sans heurts.
Mais évidemment, j'ai déjà aussi entendu des menaces, vu des comportements violents.
Je me souviens d'un père qui, apprenant le signalement en cours pour son enfant, est venu nous voir pour nous "démonter la gueule".

Dans ces cas là, effectivement, on peut avoir peur car les personnes en face sont éminement stressées par ce qui se passe et donc imprévisibles.
On n'adopte jamais un discours accusateur style "vous avez battu votre enfant".
On reste dans l'objectivité la plus objective "il présente des plaies suspectes.". Ou "nous avons entendu des paroles inquiétantes, c'est à la justice de mener l'enquête".
Il n'y a rien à gagner à ce stade à être trop confrontatif.
Mais reste qu'on ne sait jamais comment l'entretien peut tourner, si la personne ne va pas devenir brutalement violente.

Par contre, les infirmières gèrent plus que moi des comportements violents, souvent aux urgences.
Des parents qui viennent ivre en soirée par exemple (et c'est malheureusement assez courant) et sont agressifs.
Ou de parents qui, aux urgences, inquiets, lassés d'attendre, finissent par exploser.
Et là, le plus souvent, il s'agit des petits patients les moins graves médicalement.
Car c'est sur que, lorsqu'on vient aux urgences à 22h pour un enfant qui toussote un peu, ou bien présente un 37°5 de température, on ne nous déroule pas le tapis rouge, il y a le plus souvent des choses plus lourdes à gérer par l'équipe médicale.
Donc on attend... Évidemment, le mieux serait de ne pas venir aux urgences à 22h avec un petit bout de 2ans, qui finit par pleurer de fatigue au bout d'une heure d'attente, tout ça pour faire vérifier sa gorge car il toussote depuis deux jours.
Evidemment, quand on voit tout le monde passer devant nous (médicalement plus urgents, mais ça les patients ne le devine pas toujours), quand le petit bout fait colère sur colère car épuisé, quand le patient pense qu'aux urgences on est pris en charge "de suite" et donc ne comprend pas l'attente, la tension finit par monter et la violence peut arriver à n'importe quelle moment.
Et celles qui sont en première ligne à ce moment sont évidemment les infirmières. Les médecins sont en salle de consultation. Les psychologues au café en entretien.

Ceci dit, il m'est arrivé de devoir gérer aussi des parents ivres ou passablement énervés pour x ou y raisons. Il y a même eu quelques fois tentation du service d'appeler systématiquement le psy pour tous les parents "énervés".
Il a fallu expliquer et ré-expliquer qu'avant d'appeler le psy, il fallait déjà évaluer le pourquoi du comportement violent. Que énervé ne voulait pas dire forcement psychologiquement déséquilibré ! 

Un parent "énervé" parce qu'il n'a pas vu le médecin depuis 24h, qu'il est anxieux des résultats d'examen de son enfant et que personne ne lui répond, je ne vois pas en quoi ce serait pathologique. Je ne vois pas en quoi le médecin devrait se défausser et appeler le psy pour gérer "l'enervement", parce que c'est plus pratique d'en envoyer un autre sur le front.
Moi aussi je serai énervé si l'on ne me disait rien et me laissait dans une attente anxieuse.
Et je serai passablement encore plus énervé si la seule réponse du service était de m'envoyer le psy !
Ce patient a avant tout besoin de réponses et d'explications médicales et son énervement me parait bien licite.

On m'a déjà appelé pour un papa irrascible, violent verbalement dans le service. Pour que je découvre un monsieur, certes au tempérament impulsif et excessif à la base, mais qui, si on creusait un peu, expliquait surtout qu'il en avait marre d'entendre des remarques racistes de la part de quelques personnes de l'équipe... Remarques insidieuses, toujours sous entendues... Mais pour lesquelles l'énervement de monsieur était fort compréhensible.
Là aussi : énervement = on appelle le psy. Alors que si la cadre du service avait discuté 10 minutes avec le papa, elle aurait compris qu'il y avait une bonne mise au point à faire avec son équipe avant d'appeler le psychologue à la rescousse ! 

Ceci étant... Je reprends bientôt le travail dans quelques jours... En espèrant y trouver des patients calmes et coopérants, des soignants gais et détendus, des parterres de pétales de roses dans les couloirs, une machine à café dans mon bureau, des...
Quoi je rêve ?
Franchement, vous voulez que je vous dise ? Vous étes pas drôles. 

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20/06/2012

SuperPsy

Le décès récent de Psyblog m’a fait un peu réfléchir sur tout ce que le psychologue peut encaisser tout au long de son boulot.

Je ne vais pas vous faire long laïus plaintif et lacrymal sur ah-la-la-qu-il-est-lourd-mon-boulot.
Tout simplement parce qu’il est lourd. Point.
Ce n’est pas une vue de l’esprit ou un jugement : c’est un fait.
Il est lourd, mais c’est mon boulot, je l’ai accepté comme cela et j’ai été formé pour ça. Pas question de rentrer dans une longue plainte un peu exhibitionniste en vous parlant en détail de toutes les situations lourdes émotionnellement que j’ai du gérer et vous pointant les côtés les plus sordides à chaque fois.

On en prend plein la gueule, c’est un fait. Surtout à l’hôpital
Puisqu’à l’hôpital, lorsqu’une situation est « trop lourde » sur un plan psychologique, on appelle le psy.
C’est normal hein, là encore. C’est juste pour vous dire que ma patientèle est faite de ces patients qui deviennent trop lourds émotionnellement à gérer pour les autres soignants.
Moi je ne vois pas de patients psychiatriques. Je suis en médecine, donc je vois ceux qui sont atteint d’une pathologie médicale et pour qui c’est difficile, ceux qui ont subis des violences physiques ou sexuelles, ceux qui sont en fin de vie…
.
Là où ça devient difficile, c’est qu’on me considère comme surhumain.
Oui je suis formé, oui c’est mon métier, mais pour autant, puis-je tout encaisser sans séquelles ? Et bien, non, le scoop, c’est que moi aussi je suis humain.
Or, lorsque le besoin se fait sentir dans le service pour le psychologue de « débriefer », d’organiser des groupes de travail sur certains patients, certaines pathologies, de prendre du temps pour réfléchir à ce qui s’est passé pour moi dans cette consultation là, ouh là, ça devient complexe.
Parce qu’à l’hôpital, tout est urgent.
On est pris dans un maelstrom de choses urgentes, de demandes, d’impératifs. Tout doit être géré de suite, dans l’urgence, dans l’agir, dans le faire.
Or, émettre un autre son de cloche, vouloir sortir de l’urgence habituelle, dire que là, on a besoin de se poser, rencontrer d’autres collègues, réfléchir et échanger un peu sur certains patients, on nous fait bien comprendre que ça colle pas avec l’activisme du service.
Genre vos réunions bla-bla c’est bien gentil mais bon, y’a du boulot quoi !

Et ça j’ai du mal.
Je n’ai qu’un seul outil en consultation : c’est moi-même.
C’est à moi qu’on dit les choses. Ce sont mes émotions qui sont mobilisées dans la consultation, même si je sais les reconnaitre, et les empêcher d’envahir la relation.
Mais l’outil, c’est moi. Et pour le dire objectivement, on ne ressort pas indemne de certaines consultation. On a besoin d’en reparler, d’y réfléchir, de prendre de la distance.
Sinon on est tellement pris dans le faire, dans l’urgence, qu’on n’arrive plus à développer une relation singulière, et autre, avec le patient.
Or si je n’arrive plus à proposer autre chose que ce que les autres soignants proposent, à quoi je sers ?
Si l’outil risque de s’abîmer, alors il faut en prendre soin également.

Or l’administration n’arrive pas à reconnaitre cela. C’est un combat de tous les jours.
Et encore, nos demandes sont modestes…
Mais tout de suite, un regard suspicieux se lève, un sourire amusé, un jugement : « besoin de parler ? », comme si je parlais d’un besoin d’une pausé café ou d’une partie de tarot tous les après midi.

Je vois bien que dans ce service, moi, mes collègues, absorbons tous les jours des choses extrêmement lourdes en consultation, en ayant rarement le temps de reprendre tout cela.
On s’use quelques fois. On fatigue. On se surprend à être agacé du manque de progrès d’un patient. On constate qu’on n’a pas envie de voir tel autre patient.
Et toutes ces choses qu’on ressent qui viennent perturber la relation restent là en suspens sans pouvoir être discutées.

Il faut consulter, faire du chiffre, « de l’activité ».
Or comme je le disais, nous ne sommes pas plus surhumains que les autres.

Tiens anecdote révélatrice.
Dernièrement, un enfant est décédé subitement dans le service.
Les parents évidemment étaient très choqués. C’est arrivé un dimanche, jour, ô honte, sans psychologue. Le service a réussi à trouver une toute jeune psychiatre qui est allé voir les parents.
Moi et mes collègues avons entendu ensuite pas mal de critiques par les médecins : qu’il n’y avait pas de psys et que ce fut à la pauvre psychiatre de s’y coller. Que ce fut trop lourd pour elle Vous vous rendez compte, des parents endeuillés, choqués. Elle a du mal à encaisser. Elle est pas bien depuis.

Choses tout à fait entendables et compréhensibles. Sauf que…

C’est notre quotidien à nous les psychologues du service. Et jamais un médecin ne m’a demandé à moi ou mes collègues si on tenait le coup. Jamais personne ne s’est inquiété de savoir quelle répercussion a pu avoir une consultation sur nous.
Et pourtant, jeunes diplômés, on nous balançait aussi dans l’arène sans hésitation, puisque le psychologue « il sait gérer ».
Avec l’impression qu’on peut faire ça tout le temps, sans répercussion aucune.

Je ne sais pas ce qui s’est passé pour Psyblog et d’ailleurs, ça ne me regarde pas.

Je pensais juste de façon générale au rôle du psychologue et au fait que, pour pouvoir faire ce métier bien et sans répercussion, il fallait avoir à côté du temps.
Du temps pour soi, personnel, une vie de famille, des amis, des activités.
Du temps pour soi, professionnel, avec du temps pour débriefer, réfléchir à nos difficultés, nos ressentis, prendre du recul.
Or c’est ça que je reproche à l’administration hospitalière : nous envoyer au front sans nous laisser la possibilité de nous protéger de ce qui s’y passe.

Ceci dit, je ne veux pas vous inquiéter ! Nous sommes mobilisés, et les temps de paroles, informels pour le coup, sont là. Et on ne lâche pas nos revendications !!

15:42 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (37) | |  Facebook

20/02/2012

J'aurais pu, j'aurais su, j'aurais du

Adamma est morte. A 16 ans.
Ca fait sacrement jeune pour mourir, surtout lorsqu’on a eu une vie pourrie du début à la fin.
A la grande loterie de l’univers, il y en a quelques uns qui tirent le mauvais ticket. Adamma fait partie de ceux là. S’il y a un dieu quelque part, je le soupçonne même d’une certaine jouissance sadique. Parce que l’accumulation est par trop sordide.

Car si un réalisateur avait fait un film sur l’histoire d’Adamman, on aurait dit stop au bout de 20 minutes devant la succession de malheurs et de clichés. Trop c’est trop. Stop. Arrêtez. Ce n’est pas crédible.
Dieu ferait un piètre réalisateur.

J’ai connu Adamma l’année dernière.

16 ans. Hépatite auto-immune hospitalisée.
Une putain de saleté de maladie qui vous abime le foie petit à petit.

Adamma est donc suivie et traitée depuis son enfance.

La première fois que je rentre dans sa chambre, je me retrouve face à une ado obèse, fermée, très impulsive, ne supportant rien et surement pas l’entretien avec un psychologue.
On me demande de la voir car elle est en refus. De traitement. De l’école. Des contraintes. De tout.

L’entretien se fait sur le fil. Je sais que n’importe quel mot/attitude qu’Adamma jugerait inappropriées pourrait tout faire basculer et me flinguer toute chance ultérieure de rediscuter avec elle. J’y vais doucement.
Toute petite, Adamma a été abandonnée par sa mère, qui a eu elle-même une vie bien cabossée et douloureuse. L’enfance d’Adamma a été chaotique et je n’ai pas la place ici de m’y étendre beaucoup. On peut juste dire qu’elle a bien morflé.

Elle se retrouve placée chez une tante et un oncle qu’elle connait à peine, en compagnie de son frère.
Très vite, Adamma se révolte, elle est mal, mais n’arrive rien à en dire ,juste envoyer bouler les adultes autour d’elle et refuser tout ce qu’on lui propose. Dont ses traitements.
Les médecins arrivent à la voir, quand elle souhaite bien venir.
Le traitement est pris au petit bonheur la chance.
Les examens se dégradent à vitesse grand V.
L’oncle et la tante sont dépassés et ne savent plus comment agir.

Un premier signalement est fait à la justice devant l’inquiétude de l’hôpital pour la survie de cette jeune fille. L’accompagnement social se met en place. Adamma le refuse. Les contacts avec les assistantes sociales et les éducateurs sont conflictuels. Aucun progrès.

Elle échoue donc en désespoir de cause à l’hôpital où je la rencontre.
Le premier entretien, finalement, se passe bien.  Pour je ne sais quelle raison, Adamma me fait confiance et me déballe tout. Sa souffrance, terrible, son sentiment d’abandon, extrême. Sa colère, immense.
Je suis « content », je me dis qu’on va peut être pouvoir travailler, l’aider.
C’est sans compter ses défenses.

Au second entretien, la porte est refermée : elle va bien dit-elle, elle n’a pas besoin d’un psy. D’ailleurs le psy, c’est pour les tarés. Les médecins sont tous des cons qui n’ont rien compris à sa maladie. Les traitements ne servent qu’à la rendre malade et ne la guérissent pas. Elle veut qu’on lui foute la paix. Elle n’est pas si malade qu’on veut bien lui dire.

Finalement, elle retourne chez elle.
Idem, multiples convocations et reconvocations. La tata se dispute continuellement avec Adamma pour qu’elle accepte de revenir nous voir.

Quand Adamma revient, les choses ont empirés. Les résultats sont catastrophiques.

Il faut envisager une greffe de foie.
Elle refuse.
Les médecins expliquent, réexpliquent. Elle refuse toujours.
On se donne un peu de temps…Pendant ce temps Adamma ne prend toujours pas ses traitements.

Le temps passe. Le foie se dégrade. Et après encore x convocations, Adamma revient.
Un nouveau diagnostic tombe :cancer du foie.

Le projet de greffe même devient hypothétique. Il reste un mince espoir de pouvoir faire quelque chose : il faudrait qu’elle aille sur Paris.
Nouvel entretien avec Adamma. Le médecin m’appelle car il pressent que cela va être difficile.

Annonce de cancer. Adamma ne bronche pas.
Annonce d’hospitalisation sur Paris. « Non ».

Ré explication. J’interviens, le médecin intervient.
Et tout à coup, mince espoir, une porte s’entre-ouvre.

« Alors…. Je peux…Je peux en mourir ? » dit Adamma, d'un coup, les larmes aux yeux.

« Oui… C’est ça qui  nous fait peur, en effet », dit le médecin

Adamma s’effondre et pleure en silence.
Intérieurement, je me dis qu’on a peut être franchi un cap. Ca y est, elle n’est plus dans le déni, la toute puissance quant à la maladie. Elle accepte peut-etre d’entendre.

 Le médecin fait les papiers, évoque l’hospitalisation à Paris… On se dit au revoir. On y croit.

La semaine d’après, coup de fil affolé de la tante.
Adamma refuse de se faire soigner.
Ou alors, comme elle le désire. Elle ne veut pas dormir à Paris. Elle veut être hospitalisée tel jour.
Elle ne veut pas tel ou tel traitement.
Et puis elle dit qu’elle n’est pas si malade.
Les défenses sont retombées, massives. Le pont levis s’est refermé sur la forteresse. Imprenable.

Je propose une consultation. Elle n’y viendra jamais.
Le médecin ne la voit plus. Coups de fils avec la tante.

Le médecin parisien se lasse des multiples convocations auxquelles elle ne se rend jamais. Il laisse tomber. Il ne l'aura vu qu'une seule fois.

Et puis, il y a quelques mois, Adamma arrive aux urgences, cachectique.
C’est la fin. Tout le monde le sait, les regards sont sombres. On a échoué.

Adamma nous regarde, affolée. A voir nos mines, l’absence de l’urgence habituelle autour d’elle, l’absence de projets… Elle comprend.
C’est trop tard, elle le sait, elle le voit, elle a déconné, elle s’en veut. Surtout elle a peur.
La mort qu’elle a rejetée, déniée, repoussée au loin pendant des mois, la mort est là, à sa porte. Elle le sent dans son corps et dans nos yeux. Elle voit son impuissance. Elle voit la notre.

On ne fait « rien » parce qu’il n’y a rien à faire. Ce rien est effrayant pour elle comme pour nous.
Enfin rien n’est pas complètement rien, il y a la mise en place d’un projet de soins palliatifs. Mais rien par rapport à l’effervescence habituelle qu’a toujours connu Adamma.

Dans un dernier sursaut, Dieu se réveille un peu et se dit que l’histoire a été un peu trop glauque. Il décide d’épargner à Adamma une agonie longue et douloureuse.

Adamma nous quittera très rapidement. Entourée de ce qui reste de sa famille.

Cette histoire m’a marqué plus qu’elle ne devrait.
Parce que je sais que la clef se situait dans l’histoire d’Adamma, dans ses souffrances. Quelque part bien bouclée dans son psychisme.
Parce que je sais que si j’avais pu y avoir accès un tant soit peu, j’aurai peut être (et je dis bien peut être) pu infléchir ses actes.

Je me demande si j’ai fait tout ce que j’ai pu. Et je ne sais pas.
Je me demande comment en 2012 on peut mourir de quelque chose qui peut se guérir. Je me demande si simplement, elle ne voulait pas partir et que je n’ai rien à en dire ni à en juger.

J’aurai voulu que les derniers regards d’Adamma ne me poursuivent pas comme ils me poursuivent.

09:23 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (24) | |  Facebook

19/01/2012

Ce que l'on dit et ce que l'on tait

Tu l’avais bien caché.

Sans le savoir, tu avais choisi la meilleure façon pour que je n’aie pas de soupçons : mettre en avant les symptômes et le retentissement. Ne pas chercher à les dissimuler.

Parce que, sinon, je me serais interrogé, si j’avais senti ça et là, des souffrances, des comportements, des défenses inexpliquées. Je me serais dit qu’il y avait là quelque chose que je ne saisissais pas, j’aurai mal compris ces dissonances entre le discours, les émotions, les défenses…
Mais dès les premiers rendez-vous, tout était là. Un bel état de stress-post traumatique, massif, précis, comme dans les livres.
Des réminiscences, des évitements, des troubles neurovégétatifs, un glissement chronique vers des affects dépressifs, une atteinte narcissique.
Des scarifications, qui étaient d’ailleurs le motif de ta venue à l’hôpital.

Et tu m’as tout dit, dès le premier entretien. De ces anciens conflits entre tes parents. De ces souvenirs où ton père avait manqué de tuer ta mère. De ces scènes qui revenaient sans cesse dans ta mémoire.
J’avais toute les explications, tout pour comprendre. Les souvenirs traumatiques et les symptômes qui allaient avec.

Sauf que, malgré le fait que tu arrivais à reparler en long, en large et en travers des scènes traumatiques, les symptômes ne bougeaient pas.
Tu te plaignais de ton irritabilité, de tes difficultés de concentration, de ton humeur fluctuante. Les scarifications qui étaient parties à un moment revenaient.

J’aurais du m’interroger. J’aurais du me dire qu’il était quand même étrange d’avoir pu tout raconter, en détail, d’avoir pu travailler sur ses souvenirs longuement,  et que cela ai pu avoir aussi peu d’effet. J’aurais du me demander ce qu’il pouvait y avoir derrière toutes ces défenses que tu avais dressé…
Mais les scènes traumatiques étaient tellement sur le devant de la scène, tellement potentiellement traumatiques (une tentative de meurtre de sa mère sous les yeux impuissants d’un enfant me semble une bonne définition du traumatisme tout de même), bref, le souvenir traumatique prenait tellement de place que je n’ai pas cherché derrière.

Ce qui t’arrangeait peut être.
Tu n’as pas inventé la tentative de meurtre.
Tu n’as pas inventé le traumatisme qui allait avec.
Mais je pense qu’à un moment, il est devenu arrangeant. Parce qu’il expliquait tellement bien tous les symptômes qu’il n’était plus nécessaire de parler du reste.

Le reste qui était loin d’être anecdotique puisque tu avais été victime d’abus sexuels.
Puisque les scarifications ont commencé après ces abus.
Mais je n’en savais rien et tu ne m’en avais rien dit.

Tout ce que tu me confiais expliquait tellement bien ta souffrance que je n’ai pas cherché ailleurs.

Je m’en suis un peu voulu quand même quand j'ai su. Je me suis dit qu’on avait tourné autour de cela pendant des mois et que je devais être un bien mauvais psychologue pour n'en avoir rien perçu.
Puis je me suis dit que, peut être, c’est ce que ce n’était pas le moment pour toi.
Qu’il fallait que tu sois prête à le dire, que tu sois en confiance, que les défenses que tu avais patiemment construites pendant des années veulent bien se baisser un peu.
Que tout ce temps n’a pas été du temps perdu mais le temps nécessaire pour pouvoir penser et dire les choses.

Maintenant que tu m’as confié cela, les choses ne sont pas réglées. Car tu t’es confié a minima pour cette première fois. Car tu te refuses à la moindre démarche judiciaire.

Je t’ai expliqué qu’il faudrait qu’on en parle à la justice à un moment.  (je n’ai pas signalé de suite car les faits sont anciens, la jeune fille n’est plus confrontée à son agresseur et donc il n’y a pas de caractère d’urgence … Mais la loi impose de toute façon un signalement à la justice sur ces faits, qu’il faudra bien faire à un moment).
Je t’ai dit qu’on allait prendre le temps qu’il faudrait,  sur les prochaines séances, pour poser des mots sur ce qui t’es arrivé. A ton rythme. Mais qu’il fallait le faire sinon ce souvenir continuerait à te pourrir et te tuer à petit feu.
Tu n’étais pas ravie, mais tu n’as pas dit non.

Je veux croire que c’est parce que tu as décidé d’affronter la réalité et d’y faire face.
Alors pour les séances à venir,  j’ai envie d’espérer avec toi.

 

(la note fait suite à "S'agit d'apprendre à ne pas être heureux", qui parlait de la même jeune fille,à l'époque où j'ignorais ce qui lui était arrivé)

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22/08/2011

S'agit d'apprendre à ne pas être heureux

Je vais chercher Sarah dans la salle d’attente et comme d’habitude, Sarah est toute seule.
Elle se lève à mon approche, me tend une poignée de main franche avec un grand sourire.

Du haut de ses 13 ans, Sarah a l’aplomb d’une jeune adulte. Elle se gère. Depuis longtemps.

Depuis deux ans, je vois plus ou moins régulièrement, selon comment elle va, Sarah en entretien.
Elle est toujours à l’heure au RDV, même si celui-ci l’oblige à traverser la moitié de la ville en bus. Elle n’en oublie jamais aucun.
Elle se gère. Depuis longtemps.

Il faut dire qu’avec une maman dépressive au long cours, dont l’alcool a été à un moment le seul refuge, on apprend à se gérer seule. On a pas le choix.
Il faut dire que quand, petite, on voyait  régulièrement sa mère se faire tabasser par son père, on apprend à fermer sa gueule et à gérer ses soucis toute seule. Sans bruit.

Aussi Sarah vient sans sa mère.
Non pas que celle-ci se désintéresse de sa fille. Bien au contraire. Je l’ai déjà eu au téléphone et on a échangé par courriers interposés. Elle est sincèrement inquiète pour elle.
Mais pour Sarah, je crois qu’elle a enregistré quelque part au fond d’elle qu’elle devait se gérer toute seule, que c'était comme ça et pas autrement : aussi elle vient seule.

Je suis quasi certain que la maman n’est même pas au courant de la moitié des rendez vous donnés.

Alors bien sur, se gérer toute seule, gérer le quotidien d’une maison où tout va à vau-l’eau, s’occuper un peu du ménage, un peu du petit frère, un peu du collège, un peu de maman, ça prend de l’énergie tout ça.
On a beau prendre sur soi, dire bonjour à la dame et faire un grand sourire, au fond, il y a des lézardes et des craquelures qui ne demandent qu’à s’élargir.

Aussi, dans sa vie qui officiellement va très bien, Sarah a commencé il y a deux ans à se faire des scarifications. Discrètes. Que personne n’a remarqué pendant longtemps.
Parce qu’elle n’avait le droit d’aller mal. Pas le droit d’inquiéter sa mère ou les adultes.
Parce qu’elle voulait se gérer toute seule et qu’elle n’y arrivait pas.
Non, elle n’y arrivait pas et cela la rendait malheureuse. Pire : cela la rendait coupable.
Au fond d’elle, elle se sentait coupable d’être triste, coupable potentiellement d’inquiéter sa mère qui avait tellement à gérer de son côté, coupable de ne pas arriver à affronter les évènements.
Alors qui dit coupable, dit punition. Et méthodiquement, tous les soirs, pendant des mois, Sarah s’est punie de se sentir triste en se scarifiant. Parce que c’était forcément sa faute.

Sarah avait pris la culpabilité de tout le monde dans sa famille.

Celle de sa mère qui n’arrivait pas à arrêter l’alcool, et où Sarah se reprochait de ne pas arriver à l’aider.
Celle de son père qui avait été violent, et où elle se disait qu’elle aurait du l’empêcher.

Elle portait tout.
Et tous les soirs, sa culpabilité ressortait en larmes rouge sang.

Jusqu’au jour où sa mère apercevant une marque bizarre sous les pulls à manches longues que Sarah portait en toutes saisons, sa mère donc l’amena aux urgences.
Où je fis sa connaissance.

Depuis deux ans, un peu de chemin a été parcouru. Pas beaucoup.

Mais elle est toujours là, fidèle au rendez vous, avec son sourire avenant, sa poignée de main franche, et toute la façade de la jeune fille-qui-va-bien.

Sarah se sent un peu moins coupable. Sarah ne se fait plus de scarifications.

Mais Sarah continue à ne pas vouloir inquiéter sa mère, qui pour elle a déjà trop subi, et elle continue à se gérer seule, à la maison, au collège, à l’hôpital.

Ne disant rien de ses soucis à la maison.
Allant voir l’infirmière du collège quand le vernis craque.
Allant voir le psychologue de l’hôpital.
Mais toujours seule.

Et si je dois dire une chose personnelle sur cette jeune fille, c’est que moi, elle m’émeut : par son courage et sa volonté de rester toujours debout dans l’adversité.

Je dois dire que ça me fait toujours quelque chose de la voir face à moi, essayant de rester digne, de prendre sur elle, d’affronter seule les évènements,  contenant ses larmes et ses émotions.

D’un coté j’aimerai bien qu’elle recolle un peu plus à ses émotions, qu’elle soit plus dans le ressenti et moins dans l’évitement et l’agir.
D’un autre côté, c’est  en évitant de ressentir qu’elle a aussi avancé dans sa vie et qu’elle a tenu bon.
Alors quel est le mieux ?…

Je crois que finalement, seule Sarah me dira un jour ce qui est bon pour elle.
Et moi, je ne l’aurai qu’un peu accompagnée sur son chemin.

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12/08/2011

J'ai vu dans son regard...

Le Dr E. ne m'appelle jamais. Non pas qu'elle me déteste. Je crois même qu'elle m'apprécie un peu. Non. En fait, elle n'appelle jamais personne dans le service des urgences où elle travaille.
Il faut dire que le Dr E. est un peu timide. Ou un peu  schizoïde. Ou un peu les deux.
Bref, en résumé, c'est pas une grande causeuse. Elle panse, elle recoud, elle soigne avec diligence dans les salles des urgences, mais n'esperez pas la croiser dans la salle café, ou la voir s'arrêter dans les couloirs pour parler de la pluie et du beau temps. Elle fonce tête baissée entre deux patients (qu'elle soigne fort bien apparemment) et évite toute autre rencontre que la pince à suture ou la poche de perfusion.

Tout ça pour dire que ce matin là, en entendant sa voix au téléphone, je me doutais bien qu'il y avait quelque chose d'un peu sérieux. Pour qu'elle ose appeler quelqu'un à la rescousse.

Un grand adolescent serait là suite à une agression dans le bus. Le Dr E. l'a accueilli pour les soins et établir un certificat de coups et blessures (pour la police).
Sauf qu'à part un demi-hématome sur le coin du front, ce jeune homme ne présente pas de plaie. Fort heureusement, dira-t-on après cette agression.
Mais là où le Dr E. est surprise, c'est que malgré la modestie des lésions, le jeune garçon est arrivé en état de choc intense. Et elle est très inquiète.

J'arrive donc prestement (je trouve cet adverbe d'une élégance rare non ?...).
Dans la salle de consultation, je trouve un jeune homme allongé, les yeux rougis, un peu hagard, fixant le plafond et donnant la main à sa mère (qui vient d'arriver, appelée par l'hôpital) sans pouvoir la lâcher.
D'après le médecin, son agression remonte à maintenant plus d'une heure, il a été amené par les pompiers. Mais visiblement, l'état de choc est toujours très intense.
Je vois que de l'autre main, il bouge fébrilement les doigts : et je vois qu'il n'arrête pas de froisser et refroisser le ticket de bus.... Qu'il n' a pas lâché depuis plus d'une heure. Dans un état quasi dissociatif, je crois qu'il ne voit même pas que sa main droite agrippe toujours ce fameux ticket sans pouvoir le lâcher...

Il est décrit des réactions de sidération intense comme celle-ci après des évenements traumatiques.
On pourrait penser qu'une agression physique "modeste" en terme de conséquence ne déclencherait pas une sidération aussi intense : mais la réaction n'est pas liée à la gravité objective des faits, mais à leur vécu par le sujet.
Or pour ce jeune homme, tranquille, sans histoire, un peu timide, ces deux jeunes adultes qui lui ont sauté dessus dans le bus, donné un coup de poing et volé son portable.... C'est un traumatisme terrible.
Pour un autre ado, bagarreur, habitué des mauvais coups et des hématomes multiples et variés, le vécu aurait sans doute été différent.

Nul ne sait comment il va réagir face à une situation traumatique. On se targue de dire "Ah moi à sa place, j'aurai fait ça !  Ou ça !!". Ca nous rassure probablement. Mais le fait est que personne ne peut prédire quelle sera sa réaction.
Aura-t-on une réaction appropriée ?
Dans les théories du stress, les réactions appropriée face à une source de stress sont de deux sortes : fuir ou combattre (fight or flight).
En gros, soit on affronte l'évenement (on frappe son agresseur, on cherche à éteindre l'incendie, on prend des mesures adaptées), soit on s'enfuit au plus vite pour se protéger.

Mais paradoxalement, notre corps est capable de nous conduire à des réactions de stress innapropriées : Louis Crocq, psychiatre grand spécialiste du psychotraumatisme, décrit quatre grands types de réactions inadaptées face à un stress aigu :

- La sidération : et c'est le cas de notre jeune homme. Qui se traduit par une absence de réactivité, de pensée, d'émotion. Le sujet est absent à lui même et au monde qui l'entoure. Ceci pouvant entraîner des conduites dangereuses (rester assis devant sa maison qui brûle n'est pas la définition même de la sécurité)

- L'agitation stérile : la personne tourne en rond, crie, commence douze actions en même temps, n'en finit aucun, elle adopte un comportement hyperactif mais qui n'entraîne aucune action efficace et suivie

- La fuite panique : le sujet court droit devant,  dans une sorte de fugue dissociative, ne sachant pas où il va vraiment, ne réflechissant plus mais ne pensant qu'à fuir ... Ce comportement se rencontre volontiers en groupe, dans les mouvements de foule : la fuite panique éperdue entrainant alors des morts par écrasement, la foule avançant sans regarder ce qu'elle fait

- Les comportements automatiques : le sujet est en mode "pilote automatique" mais complètement dissocié, avec souvent une amnésie de cet épisode : par exemple, une personne  rentre chez elle en voiture après un accident et ne réalise qu'une fois à la maison qu'elle est revenue : sans se souvenir du trajet ni de comment elle a conduit . Les comportements automatiques peuvent être relativement élaborés et utiles (l'exemple d'avant). Ou être très frustres et inutiles : notre grand ado garde son ticket dans sa main, et ne peut le lâcher...

A savoir si, face à un évenement intense, vous aurez une réaction appropriée ou pas. Nul ne peut s'en prévaloir.
J'étais un peu outré d'ailleurs en entendant certaines réactions style "café du commerce", après l'histoire de DSK et N.Diallo. J'ai entendu des collègues dire "Mais elle invente, comment on peut obliger quelqu'un à une fellation hein ? Elle n'avait qu'à le mordre...C'est ce que j'aurai fait !!!" (pardon pour l'exemple glamour mais bon, il est parlant).

Sans préjugé de la véracité ou pas des propos de N.Diallo, si on tient compte des réactions aiguës face au stress,  il est tout à fait possible que dans un état de sidération, de dissociation traumatique, quelqu'un fasse des choses de façon automatique, déconnecté de ses émotions, de ses pensées, sans réagir de façon approprié. Mais paralysé par la peur. 
Dire "elle n'avait qu'à", "moi à sa place...", c'est oublier qu'on ne réagit pas face au stress comme on le veut.  

J'amène donc ce grand adolescent dans mon bureau, pensant qu'un environnement plus calme serait propice à la verbalisation. Mais rien. Il me parle, un peu. Il relate l'agression, un peu. Mais visiblement, "il n'est pas là" : les émotions ne sont pas adaptées, il raconte avec détachement.
Et à côté de cela, des larmes coulent de manière itérative à des moments complètement anodins de la conversation.

Cet ado présente ce qu'on appelle une "dissociation péritraumatique", c'est à dire une sorte de coupure à la fois interne (le sujet est dissocié entre ses émotions, ses souvenirs...Les souvenirs traumatiques se mettent à part dans le psychisme, et fonctionnent à leur propre compte, sans arriver à faire de liens avec les autres pensées) et externe (du mal à communiquer et à tenir compte de l'environnement).
La dissociation est un concept ancien, que Janet, un psychologue français, a beaucoup développé au début du XXme siècle. Janet est ensuite passé complètement de mode en france alors qu'un regain d'intérêt vigoureux a eu lieu aux Etats Unis, dans le champ de la psychotraumatologie.


Bref, notre jeune est complètement dissocié et le psychologue est bien impuissant ce jour là à l'aider par la parole... Je pense que c'est beaucoup sa famille, sa maison, son environnement habituel sécurisant qui va l'aider à reprendre pied avec la réalité. Aussi je demande à la maman de le revoir dans 48h.

Et deux jours plus tard, c'est un ado souriant et avec un très bon contact que je revois en consultation.
Certes, lorsqu'on aborde l'agression, le ton change, mais là les émotions sont au moins adaptées : il est triste quand il le faut, revit la peur quand il parle de l'agression.
Il ne comprend pas pourquoi il a été "sonné" comme cela il y a deux jours, parce qu'a posteriori, il dit bien que rien de grave ne lui est arrivé. (c'est bon signe là aussi quand le sujet est capable de raisonner, prendre du recul, cela veut dire que le souvenir traumatique s'est réinséré dans le fil des pensées, et n'est plus "à part" dans le psychisme).

Mais en reparlant avec lui, la cause de son choc initial devient clair.
Comme dans la plupart des chocs traumatiques, notre ado a été confronté avec la mort. Il a cru mourir. Il le dit. Ce jour là, il a cru y passer.
On pourrait sourire : quoi ? Avec un minuscule hématome, il a cru y passer ?
Mais la peur n'est pas la réalité.
On peut vivre un très grave accident sans avoir eu conscience qu'on pouvait mourir.
Et on peut, comme lui, vivre un évenement modeste en terme de conséquences physiques et croire qu'on aurait pu mourir.

Ce qui lui a fait peur, il le dit : le regard d'un de ses agresseurs. Au moment où il l'a frappé,  il a croisé son regard et il y a lu "de la haine... Comme si il voulait me tuer... Il voulait me tuer, j'en suis sur".
Comme il n'a pas lâché son portable de suite, l'agresseur s'est mis en colère et l'a frappé. Mais le regard qu'il a croisé l'a terrifié. Il n'avait jamais vu autant de haine à son égard.

Voilà ce qui l'a choqué. Bien plus que l'hématome. Comprendre d'un coup que quelqu'un peut le haïr, vouloir le tuer "pour rien", pour un portable volé. 
Ce regard l'a complètement déstabilisé. Comment quelqu'un pouvait vouloir le détruire à ce point ? Comment sa vie pouvait basculer subitement, en une seconde, d'une vie tranquille, à la mort ?

Et ça malheureusement, pour la police qui a demandé un certificat de coups et blessure, ca n'apparaitrait pas. Le certificat parlera d'un hématome très modeste. La police qualifiera l'agression de très modeste.
Alors que ce jeune homme, dans son vécu, a cru mourir, a manifesté des réactions psychologiques intenses.
A subi un choc immense.
Mais qui en tiendra compte dans son parcours judiciaire ? Qui comprendra qu'en terme de conséquence, il y aura probablement pour lui, un avant et un après cette agression dans sa vie ?

Alors, en consultation, nous avons essayé de remettre des mots sur son vécu, son ressenti. Intégré cet épisode à son histoire, essayer de lui donner du sens, etc...
En faire quelque chose pour l'aider à avancer, et ne pas rester bloquer dans ce souvenir traumatique.

Revu à un mois de distance, ce jeune homme allait maintenant très bien. L'humeur était bonne, les peurs avaient beaucoup régressées, la scolarité était parfaite.
Mais prendre le bus tout seul lui restait toujours difficile...

 

 

 

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28/11/2010

Le nouveau style de Mélanie

Mélanie a quatorze ans. 
Lorsqu'elle arrive à ma consultation, la fois dernière, je ne peux m'empêcher d'être surpris et un peu mal à l'aise en la voyant dans la salle d'attente.
Mélanie est une jeune fille que je vois régulièrement depuis un an et qui est suivie chez nous par les médecins dans le cadre d'une obésité. Ajoutée à celle ci, on retrouve des troubles alimentaires nets liés à des affects dépressifs, et une histoire familiale complexe. C'est pour cela que je la vois aussi en consultation.

Je suis surpris dans la salle d'attente car ce n'est pas la même Mélanie qui se lève à l'annonce de son nom.
Non. Mélanie l'adolescente obèse et complexée, aux vêtements souvent informes et amples, a fait place à une nouvelle Mélanie. Mais je ne suis pas certain que le changement soit flatteur.
Car Mélanie a opté ce jour pour une mini-jupe très très mini, des collants noirs et résillés, des chaussures à talons sur lesquelles elle a du mal à marcher, un tshirt très serré qui dévoile allègrement sa poitrine et un maquillage qu'on dirait pour le moins chargé, en employant l'euphémisme.
Le tout, associé à son obésité, donne malheureusement l'image même de la vulgarité....

Je ne dis rien et conduit Mélanie et sa maman à mon bureau.
Où la mère se lance alors dans une diatribe contre le collège qui, comprenez-vous, en veut à Mélanie.

Ils ont osé la punir pour bavardage, rendez-vous compte !
Et pire que tout, me dit la mère, ils ont convoqué la maman pour parler de l'habillement de sa fille
(Tiens donc !)

"Et vous savez ce qu'ils m'ont dit ? Que ma fille n'était pas correctement habillée ! Non mais ! Que ses vêtements n'étaient pas bien, rapport aux garçons du collège..."

(Je tiens le sujet, je me dis que je vais essayer de relancer.... Parce que figurez vous, quand vous êtes un homme, pas facile de dire à la maman "elle ferait pas un peu vulgaire votre fille là ?".... Peur d'être taxé de macho ou de pervers.... Pas facile en tant qu'homme de signifier qu'une tenue est trop sexualisée.... Mais là, j'avais une occasion en or : c'est le collège qui le disait !!)

"Et bien, vous en pensez quoi de ce que dit le collège, par rapport aux garçons et aux vêtements de Mélanie ?" dis je

"Ce que j'en pense ? Mais c'est que ma fille fait ce qu'elle veut ! Elle a trouvé son style à elle, elle le garde, on est en république, zut !"

(Ouh là, me dis-je, c'est mal parti là.... Comment faire percevoir à la maman qu'il y a pour le moins quelque chose d'étonnant à ce qu'elle valide ce genre de tenue pour sa fille....)

"Et le danger avec les garçons, vous en pensez quoi ?"

"Oh faut arrêtez là, je vous dis : elle a trouvé son style ! Elle a mis du temps, mais enfin, elle a un style à elle, il faut lui foutre la paix maintenant".

Impossible durant tout l'entretien de faire réflechir la maman sur l'image que sa fille pouvait renvoyer.
Pour elle, c'est comme si sa mission de maman était maintenant de défendre contre vents et marées sa fille et "son style".
Je me suis demandé si ce n'était pas une espèce de collusion entre le vécu de la maman (elle même très obèse) et de sa fille : comme si la liberté vestimentaire que sa fille avait revendiquée collait à quelque chose que la mère aurait souhaité pour elle même...
Du coup, c'est comme si il y avait un espèce d'encouragement implicite chez la maman, ce qui était pour le moins ennuyeux face à une adolescente probablement un peu perdue dans son rapport au corps et à la sexualité.

L'entretien prit fin avec une espèce de frustration de ma part.
Quelque chose avait changé chez Mélanie, je la sentais chercher dans la séduction et peut être même la sexualité, l'estime de soi qu'elle n'avait pas trouvé avant. Etre désirée pour se sentir bien.
Une sorte de quête dangeureuse, parce que les garçons de 14 ans, l'estime de soi de Mélanie, ils n'allaient rien avoir à en faire... Par contre, sa mini-jupe et son tshirt allaient bien les travailler... 

Je la sentais en danger, d'autant plus que quelques séances avant, Mélanie m'avait parlé de son frère qui faisait des "choses qu'elle n'aimait pas".
On en avait parlé, reparlé, mais je n'avais pas réussi à en savoir davantage. Je pensais au pire sans savoir réellement si c'est de ça dont elle voulait parler. Peut etre pas.
Mais ce qui m'avait étonné, c'est encore l'attitude de la maman.
La maman, à qui j'avais parlé d'éventuels soucis frere/soeur, de mise en danger (sans pouvoir préciser davantage) et qui se montra évasive, pas intéressée par le sujet : "des conflits de gamins". Voilà tout.
Comme si dans cette famille, il était impossible de poser des limites strictes : c'était déjà le cas pour la nourriture : le surpoids de Mélanie venait aussi en partie d'un cadre éducatif très lâche et souvent aléatoire.
L'éventuel danger de Mélanie face à son frère était traité avec la même désinvolture. 
De même que l’éventuel danger que son look et sa recherche des garçons lui faisait prendre.


Bref, au niveau sexualité, interdits, protection...Je sentais des choses dans le climat familial inquiétantes. Le changement de Mélanie me faisait craindre une fuite en avant bien ennuyeuse.
Et avec cette impression de ne pouvoir arriver à le travailler.
Pour tout dire, cela m'avait inquiété et aussi agacé de ne pas être arrivé à faire réfléchir la famille là dessus : j'en avais parlé à ma collègue, pour y réfléchir, comprendre ce que j'aurai pu faire et comment aborder la prochaine consultation. C'est rare qu'une situation me travaille une fois chez moi, mais là si.
Et je me disais que si le collège était inquiet, c'est qu'il y avait des comportements, des attitudes, des choses qu'ils avaient eux aussi repérer.

Or, cette semaine, coup de théatre: j'apprends par sa maman que Mélanie....aurait été victime de sévices sexuels au sein de son collège.
Dire que je n'ai pas été étonné sonne probablement un peu odieux, mais c'est la stricte vérité.

Dire que ça ne m'a pas affecté est un mensonge : depuis, je n'arrête pas d'y penser.
Aurais je pu faire quelque chose pour faire réflechir davantage Mélanie à ce qu'elle faisait, comment elle utilisait son corps et la séduction pour restaurer son estime ? Comment elle se mettait en danger pour l'avenir ?
Aurais je pu faire réfléchir davantage la maman sur son rôle protecteur et les limites à poser à sa fille de façon urgente. Et sur sa difficulté à le faire.
Bref, aurais je pu éviter que tout cela ne lui arrive ?

Le fait est que d'être un homme m'a considérablement gêné. Je me sentais vraiment très mal placé pour faire comprendre à la maman que sa fille pouvait sembler vulgaire et provocante.

Attention, je ne suis pas en train de faire le lien avec les lieux communs révoltants sur le viol tels que "elle l'a bien cherché vu comment elle était habillée !!"
Oh que non ! Rien ne justifie une agression sexuelle, je ne trouve pas de circonstances atténuantes à son agresseur ! Aucune. 

Non je veux dire que j'ai vu Mélanie se mettre en danger, adopter des vêtements, une attitude qui avaient une tonalité sexualisée. Flirter avec le danger et le désir qu'elle provoquait semblait plus ou moins consciemment être le but recherché. Avec cette impression propre à l'adolescence qu'elle pourrait de toute façon tout maîtriser, toujours.

Est ce qu'une psychologue femme aurait pu plus facilement faire passer le message à la maman ? A Mélanie ?
Je me voyais mal lancer un thème de reflexion sur "tes vêtements sont très séducteurs tu ne trouves pas ?", j'aurai été le premier gêné. Et ca m'aurait gêné que la maman pense que je pouvais avoir un regard d'homme sur sa fille (même si dire que ses vêtements étaient inadaptés était plutôt objectif que jugeant)
Peut etre ai je eu tort....

En tout cas, cette histoire me fait bien réflechir depuis ces derniers temps et je crois que ce n'est pas fini.
D'une part sur Mélanie. Et d'autre part, sur mes limites et mes gênes à moi. 

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03/11/2010

Soutien psychologique - 2

Difficile de définir ma pratique au quotidien, au sein d’un service de pédiatrie.
Ce n’est clairement pas une pratique psychologique « orthodoxe ».

La difficulté première est, le plus souvent, de travailler sans demande du patient (ce qui arrive néanmoins fréquemment en pédiatrie, où ce sont les parents qui sont demandeurs et pas toujours l’enfant et l’ado). Mais aussi, dans mon cas, quelques fois sans demande même de la famille.
Car la plupart du temps, ce sont les soignants et les médecins qui demandent mon passage auprès d’un enfant, au vu des soucis constatés (annonce de diagnostic, refus de soins, hospitalisation lourde à vivre, questions, soucis familiaux…)
Or, il arrive que ni la famille ni l’enfant n’aient envie d’une quelconque démarche psychologique, mais disent tout de même « oui » pour ne pas contredire ouvertement le médecin.

Je vous laisse imaginer les prémisses d’une consultation où personne n’a de demande à me faire hormis « C'est le médecin qui l’a demandé. C’est parce que mon enfant est malade, le médecin s’inquiète ».
Et où la famille passera toute la première partie de consultation à essayer de me prouver que « tout va bien », c’est à dire en filigrane poli « on n’a pas besoin de vous », "on gère".

Quel est mon rôle dans ce cas ? Suis-je un commercial de la psychologie ? Dois je montrer que je suis gentil/aidant/propre sur moi et que la psychologie, c’est trop fantastique-vous devriez essayer ?
Ben non … Tout bêtement, je me présente, je présente la demande du médecin qui m’a envoyé ici. Je dis que je suis à disposition. J’explique mon rôle dans telle ou telle pathologie de façon générale. Et je laisse les choses ouvertes pour la suite.
Ne pas brusquer. Laisser la demande émerger dans la tête de la famille et du patient, qu’ils y réflechissent et reviennent alors me voir avec une demande propre, des objectifs à eux.
Mais c’est difficile, alors que quelque fois derrière, la demande médicale est pressante : « oui mais il refuse son traitement, il faut que tu le voies ! »
Mais comment puis je travailler avec quelqu’un qui ne demande rien ?
Suis-je là pour faire « admettre » les prescriptions médicales ou faire changer d’avis une personne ?

Non, bien évidemment.

Donc premier point donc de ma spécificité : la demande et la difficulté de travailler sans.

Et second point, suite à l’article de Jack Addi, comment intituler mon travail ?

Ce n’est clairement pas de la psychothérapie. Ces patients, ces familles, pour la plupart, je les verrai durant leur hospitalisation et plus ensuite.
Quelques uns, suivis ici pour une patho chronique, seront revus à distance régulière, mais encore une fois, pas dans une fréquence hebdomadaire ou sur des objectifs psychothérapeutiques.

Pour moi, je fais de l’accompagnement, très modestement. Qu'on peut qualifier très globalement de soutien psychologique.

Lorsqu’on évoque le soutien psychologique, généralement,  c'est un concept flou, un peu fourre-tout.
Comme le disait Jack, c'est un peu "par défaut", une définition de l'aide psy qui-n'est-pas-une-psychothérapie.
C’est à dire avec l’idée fort confuse et fort globale que « parler ça fait du bien ».

Bien que ce ne soit pas tout à fait faux, c’est très limitatif et pas toujours vrai non plus….

Mais il est vrai que parler fait du bien, pour plusieurs raisons :

- ne pas rester seul face à ses soucis. Et lorsqu’on s’intéresse au stress, à l’anxiété ou la dépression, on sait que le soutien social perçu par le sujet est un critère pronostic favorable.
- libérer ses émotions : c’est l’abréaction, la décharge émotionnelle. Qui peut faire du bien à court terme, certes, avec cet effet libérateur. Mais qui non accompagné d’une parole, d’une mise en mot, n’aide pas à avancer beaucoup sur le long terme.
-aider à synthétiser les choses, aider à mettre des mots et du sens: car quelques fois, noyé sous les soucis, le sujet a l’impression d’être submergé.

Cependant, comme le disait Jack, si le soutien psy c’est ça, n’importe quel ami peut le faire autour d’un café et le psy, il ne sert à rien.

Je pense que ce soutien psychologique, offert par un psychologue, c’est plus qu’une discussion autour d’un café.
Le psy a travaillé sur lui, il sait rester neutre, objectif face à ce qu’on lui dit. Il comprend les éléments transférentiels et contre-transférentiels en jeu, ou en tout cas, essaie de les comprendre. Il sait rester à une juste place, respectueuse, aidante, ni trop froide, ni trop envahissante.

Le psy a travaillé sur les mécanismes de défenses et peut comprendre ce qui se joue au delà de ce qui est dit ou montré de prime abord.

Le psy peut faire du lien avec l’histoire familiale, l’enfance, des évenements entre eux.
Le psy connaît la psychopathologie et s’il repère des éléments diagnostics, il peut orienter la personne vers le psychiatre ou le pédopsychiatre au besoin.

Et j’ajouterai qu’à l’hôpital, le psy a un rôle à part, dans un service de médecine.
C’est le seul soignant « non soignant ». Il ne fait partie ni de l’équipe médicale, ni para médicale, il est « à côté » des autres soignants et par cela, mis dans une place plus neutre par le patient. Ce qui permet de libérer plus facilement la parole, sur les peurs ou griefs liés à l’hopital, la maladie, la famille…
Les autres soignants n’ont aussi pas toujours la formation adéquate ou simplement le temps d’écouter le patient…. C’est bien dommage, mais quand l’administration en est à minuter le temps moyen d’une prise de sang, vous vous imaginez bien que l’infirmière aura du mal à s’asseoir et prendre 20 minutes.
Le psy offre un espace à part, sans soin corporel, dans un temps sans urgence, une sorte d'espace transitionnel où le sujet peut essayer de se retrouver, comprendre et digérer ce qui lui arrive au milieu de cet hôpital source d'angoisse.

Pour moi, mon rôle est donc un soutien psychologique, mais pas juste une simple « écoute ».
En cela, c’est complémentaire du rôle de l’ami.
L’ami peut écouter, autour du fameux café, les confidences et les douleurs. Il pourra vous mettre la main sur l’épaule, vous emmener au ciné pour penser à autre chose ou vous payer un demi de bière. Ce que le psy ne fera pas.
L’ami ressentira très fort vos douleurs, quitte à en être atteint lui même (c’est la  « sympathie »,  « souffrir avec »).

Le psy lui vous écoutera aussi, mais en sachant rester à une place plus neutre. De ce fait, il gardera une objectivité plus grande face à que dira la personne. De même, le psy ayant travaillé sur lui, saura ne pas se laisser submerger par les émotion du patient. Parce que voir l’ami pleurer avec vous n’encourage certaiement pas à se livrer davantage. Le psy lui sera en empathie avec le sujet, essaiera de comprendre ce qu’il ressent et pense (empathie : « souffrir dans »), mais sans se laisser envahir.

Le psy ne prendra pas partie, comme le ferait l’ami. C’est quelques fois frustrant (pourquoi il ne me dit pas que j’ai raison, hein !! ?), mais c’est en cela qu’il peut nous aider à réflechir objectivement et voir les choses différement.
Le psy verra plus davantage dans ce qu’on dit ou ce qu’on montre que le premier abord. Et cela peut aider à comprendre ce qui ne nous est pas compréhensible.

Cela pour dire qu’un ami et un psy ayant chacun une place différente, le mieux, pour s’en sortir en cas de problème sérieux, c’est d’avoir les deux ;-)

Pour moi, le soutien psychologique n'est pas une sous-catégorie de la psychologie, ou de la sous-psychothérapie.
C'est une aide ponctuelle, généraliste je dirai.
Au milieu d'un service médical, je me sens quelques fois un peu comme un "généraliste" de la psycho. J'ai des bases en psychopathologie, en psychothérapie, en sciences cognitives, en psycho de la santé... Et je peux gérer "à chaud" tout type de situations. Et orienter au besoin vers le psy-spécialiste plus adapté ensuite, et plus pointu que moi dans un domaine particulier.

 

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01/11/2010

Surtout, rester calme....

Si il y  a quelque chose que je détestais au tout début de ma carrière, c'est qu'on me demande de faire des interventions orales, à l'hôpital ou lors de colloques à l'extérieur.
C'est que, pour moi, faire une intervention orale c'est un boulot monstrueux ! Comme j'ai peur de me planter, peur de paraître ridicule si j'oublie quelque chose ou fait une erreur, peur de ne pas savoir répondre aux questions, je prépare mon topo à fond... Mais à fond.
Ca veut dire que deux mois avant le topo, je commence à lire des bouquins, imprimer des articles, synthétiser, réflechir.... Je passe des plombes à rédiger mon truc, c'est une vraie horreur, car je veux que ce soit nickel, parfait, verrouillé et inattaquable...
Un truc de fou.

Alors vu le boulot que ça me demande, je ferais bien quelques fois de dire "non". Mais ça, c'est pareil, je n'y arrive pas. Je veux dire que ces interventions, ça fait partie de mon boulot, partie intégrante, je le sais, et dire "non" pour moi, ce serait comme ne pas faire vraiment mon boulot.
Et puis au fond de moi, une petite voix me dit "allez....T'es capable de faire ça hein ? Tu verras, ça va bien se passer"...

Bref. Autant dire que quand le fameux jour du topo arrive, je suis épuisé par deux mois de préparation et de lectures intenses, deux semaines de rédaction intensive, voire du powerpoint la veille pour corriger les dernières erreurs et peaufiner le tout.

C'est ainsi qu'il y a quelques années on me demanda de faire une intervention devant une association de malades, sur une pathologie dont je m'occupe au quotidien avec les enfants.
Je vous jure, j'avais fait un super topo. Sans me vanter, c'était pas mal. Je parlais de la culpabilité dans la maladie , où j'avais même fait des liens super intéressants avec notre culture judéo chrétienne, sa conception du péché et la maladie vue comme un péché.
La difficulté du parent, la difficulté de l'enfant, les difficultés de dialogue, les refus de soins, ....Bref, c'était du boulot, mais j'avais fait un exposé très bien, le tout sur powerpoint, car on me l'avait demandé sous cette forme.
Et j'avais passé du temps à chercher des illustrations (et des illustration quand on est psy, c'est pas simple.... Si t'es médecin, t'as des choses à montrer, mais psy, je montre quoi ? Un scanner du complexe d'Oedipe ? Des IRM de mécanismes de défense ?).

Le jour J arrive. Et à l'époque, c'était il y a une dizaine d'années, on n'avait pas encore toutes ces clés USB, j'avais gravé mon topo sur CD et j'étais venu à l'association avec le dit CD.
Mon tour arrive, je monte sur l'estrade, devant une centaine de personnes, je donne mon CD au médecin responsable de la journée, il le met dans l'ordi.
Attente.
Je souris à la salle. J'attends (c'est pas un peu long là à demarrer ?)
Je regarde le médecin qui trifouille son ordi.... Je souris à la salle (genre tout va bien, ne vous inquiétez pas....MAIS C'EST PAS UN PEU LONG A DEMARRER LA ????)

Une bonne minute s'écoule...Je suis toujours devant la salle et rien sur l'écran...Hmmm hmmm

Et là, le médecin se penche vers moi

"Il n'y a rien sur votre CD"
"Hein...? Quoi ?....Mais, si, il y a mon powerpoint, enfin !"
"Non...Rien...Il n'y a rien du tout...."

Je souris à la salle (Mais pourquoi mes jambes commencent à trembler, ça va pas non ?)

"Vous pourriez faire votre intervention sans le support informatique ?"

Hein ? Eh mais tu crois quoi, toi, que j'ai appris un topo de 45 min. par coeur.... C'est pas possible....Je peux pas le faire sans support !

"Je suis désolé", répète-t-il,  "je vois plus que ça....Il faut que vous improvisiez..."

Là, je tombe sur le sol, mort, et j'échappe à la honte qui va s'abattre sur moi et mes enfants sur 34 générations.

En fait, non. Je meurs même pas. J'ai un coeur solide. Pas de bol. Tiens, ça m'apprendra à faire du sport.  J'aurai du fumer et me gaver de Bic Mac, au moins, je serai tombé raide mort.

Je sais pas comment je vais faire quand soudain, un autre médecin, avec qui je travaille,  s'avance pour voir ce qui se passe. On explique.
Il hoche la tête et me dit "Ah...Ben on peut arranger ça..Tu te souviens, tu m'as envoyé ton powerpoint cette semaine pour que je le lise. Je l'ai dans mon portable. Ici."

Alléluia !!!!!

C'est ainsi que j'ai récupéré mon fichier. Fait mon exposé.
Et à dire vrai, le stress de l'exposé en lui même m'est apparu bien minime par rapport au stress qui a précédé.

Et maintenant quand je pars faire un exposé, j'ai DEUX clés USB. <
Et mon topo powerpoint imprimé avec moi au cas où.
Le premier qui dit "parano", attention ! 

Et le côté positif, c'est aussi qu'un exposé "normal" m’apparaît finalement plus aussi stressant après ça...

17:56 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Facebook