06.11.2009

Pas un vrai homme

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Jérémy est assis en face de moi, et depuis cinq minutes qu'il est entré dans le bureau, il se tortille les mains, et visiblement, n'arrive pas à entrer dans le vif du sujet.
C'est un ado de seize ans, plutôt mature a priori, venu seul en entretien sans ses parents car "il avait besoin de parler".
Ca, c'est ce qu'il me dit d'emblée.
Ensuite, c'est plus compliqué. J'ai, moi, son dossier sous les yeux et je me doute de ce pourquoi il est là.

Jérémy souffre d'une insuffisance hormonale depuis sa naissance. Pour qu'il se développe normalement, qu'il fasse sa puberté et devienne un homme, il a fallu le supplémenter en hormones, injections, etc...  Pas évident. De plus, le médecin qui le suit (je vois le compte rendu dans le dossier) s'intéresse de très près à sa puberté, normal, mais du coup, la surveillance est particulière et surement douloureuse pour ce jeune homme : on surveille l'évolution de ses poils pubiens, de la taille de ses testicules, de sa verge, afin de voir si tout avance correctement. Plutôt lourd pour un ado..

Bref, face à moi, j'ai un garçon qui parait un peu moins que ses seize ans. Cependant au niveau des caractères sexuels, pas de doute, c'est indubitablement un garçon, il n'a pas du tout un aspect androgyne.

Jérémy ne sait pas comment commencer... Il veut parler de choses...Personnelles... En rapport avec son corps me dit il ... Mais il n'arrive pas à me le dire clairement.

Je mets vite fin à son supplice. Je ne voulais pas le torturer, du tout, mais j'attendais, voir si il arrivait à m'exprimer tout seul sa demande, ce qu'il attendait de moi... Et c'est très douloureux pour lui. Donc je lui dit que j'ai son dossier sous les yeux, que je sais pour quel souci il est suivi ici. Je lui demande si c'est de ça dont il souhaitait parler. Il me dit que oui.

Et s'en suit un très bel entretien. Très touchant.
Parler de soi, des fondements même de soi, c'est à dire son identité de genre, ce qui fait de nous un homme ou une femme, c'est très difficile, très douloureux... Pour la plupart des gens, ça ne pose aucun souci, on est "fille" ou "garçon", sans que jamais cela nous ai posé question.
Mais pour Jérémy, si.
Encore une fois, dans son dossier médical, aucune ambiguité sexuelle, il est bien garçon, sans aucun doute. C'est "simplement" un problème d'hormones qu'il faut supplémenter.
Mais pour lui, c'est un problème d'identité. Il le vit comme cela. Il ne sent pas un "vrai" homme. Les "vrais", ils n'ont pas besoin de piqûres, de médicaments, de testostérone pour devenir des hommes. Leur corps le fait tout seul.
Jérémy se sent un "sous-homme", un "faux". Pour lui, ce sont les médicaments qui lui ont donné son identité, comme si c'était ajouté, artificiel...

Il me parle toujours sur le fil de l'émotion, les larmes qui pointent et qui sont vite contenues. Il est impressionnant de maturité, de contrôle... Je me dis que j'aimerais bien qu'il puisse les laisser couler, ses larmes... Pour se soulager un peu. Mais il n'est pas comme ça Jérémy, il veut contrôler et dominer ses émotions. C'est d'autant plus douloureux pour moi à le voir s'escrimer à mettre à distance, à contenir, à essayer de faire bonne figure.

Ce n'est pas son identité de genre qui lui pose question, il se sent et se veut "homme", il n'y pas de confusion. Mais c'est plus le sentiment d'une fausseté, d'un coté artificiel, celui de n'être pas un "vrai homme". Ces mots reviennent tout le temps.
Alors on discute, on travaille sur ce que c'est d'être un homme pour lui. Qu'est ce que ça représente.
On réfléchit à pourquoi des injections ferait de quelqu'un un "faux" homme, de quelle manière.

C'est un garçon très intelligent et ce dialogue est passionnant, vraiment. Après tout, oui, c'est quoi être un homme ?


Est ce que c'est simplement l'aspect génétique ? Je suis un homme parce que je suis XY et pas XX

Est ce que c'est l'aspect physique ? Je suis un homme parce que j'ai des organes sexuels masculins, un corps masculin ?

Est ce que c'est l'aspect social ? Je suis un homme parce que je me comporte de telle manière, je fais telle activité, je joue tel rôle.

Selon l'aspect que l'on considère, les choses ne sont pas identiques. Difficile de donner une définition stricte !

Je peux être né XY et avoir un corps androgyne
Je peux avoir un corps masculin et me sentir profondemment féminin.

Pour Jérémy, son aspect physique ne lui fait aucun doute : les piqures ont bien fait leur boulot, son corps s'est bien transformé, et il le reconnait, c'est bien un corps d'homme qu'il voit devant sa glace, ça ne lui pose pas question.

Au niveau social, si tant est qu'il y ai des "rôles", des "attitudes" typiquement masculins, Jérémy en tout cas se conforme aux modèles et se reconnait dans ces rôles masculins.

Non, le souci serait plutôt génétique.... Pour la génétique, il n'y  pas de doute, Jérémy est bien XY, un homme. Mais pour lui, c'est là que le doute s'insinue, dans son identité profonde.
Il a un corps d'homme, il vit une vie d'homme...Mais au fond de lui, il doute... Si je n'étais pas vraiment un homme.

Car, et là, la question émergera en fin d'entretien, peut il procréer ? Enorme question. Enorme boule dans la gorge quand il en parle.
Le médecin qui le suit ne sait pas réellement. Peut être, surement que oui même. Mais la certitude n'est pas à 100%.
Et Jérémy y fonde toute son identité masculine.
"Est homme celui qui peut procréer".
Il le vit comme cela.
Alors qu'il n'a aucun projet ou désir particulier d'enfant. Mais le fait de savoir que peut être , c'est impossible, fait que cela remet en cause complètement son identité de genre...

Alors on évoque les hommes qui peuvent être stériles. Qui n'ont eu aucun problème hormonal, mais chez qui on va déceler une stérilité. Qu'en pense Jérémy ? En sont ils moins hommes pour autant ?
Il pense que non. Et revient à lui : oui mais moi, j'ai eu besoin de piqures... Pas eux... Ce n'est pas pareil...

L'injection serait alors celle qui serait venue lui ôter une part de virilité...

Très bel entretien qui me laisse un souvenir assez ému. Oui, quelque fois, on le voit pas venir, mais bing, un patient, une situation vous émeut et vous ramenez ça chez vous.
Je revois bientôt Jérémy. J'espère qu'il aura un peu avancé sur ses questions...

 

21.10.2009

I did it

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Je l'ai fait. Ca y est. Je me suis fait vacciné contre Hachun-nin-nin (comme dirait Anne Romanoff).
Et oui, en tant que soignant hospitalier, j'ai le droit à la primeur du vaccin.  Remarquez que je n'étais pas obligé. Contrairement à ce que j'ai lu dans plusieurs journaux, il n'y a pas eu de pression particulière dans les services pour pousser à la vaccination. Il y a eu diffusion de l'information que le vaccin était disponible, mais pas plus, chacun était libre de faire ce que bon lui semble.

Donc j'y suis allé... Me voilà donc officiellement cobaye pour ce nouveau vaccin. Pourquoi l'avoir fait ? Parce qu'il y a des doudous à la maison surtout et que je n'ai pas envie de leur ramener un virus qui traîne dans les couloirs hospitaliers. Parce qu'il y a dans le lot des doudous un doudou en particulier qui cumule les facteurs de risques péjoratifs quant à la grippe. Alors voilà, c'est fait.

A lire ce que j'ai lu sur certains forums, je n'ai plus qu'à faire mon testament, vous dire adieu et attendre d'agoniser dans d'atroces souffrances. Probablement que d'horribles substances sont déjà en train de remonter le long de mes vaisseaux sanguins, me grignotter de l'intérieur et qu'on me retrouvera demain matin bavant et convulsant dans mon lit. Je serai décoré à titre posthume de la médaille d'or du cobaye. Super.

Bon, le côté rigolo du truc, c'est que quand je suis allé me faire vacciner, au service médical du personnel, y'avait pas un chat. Les soignants ne s'étaient pas déplacés en masse, c'est le moins qu'on puisse dire. Je remplis en arrivant quelques papiers et là, je vois un petit attroupement au fond du couloir. Il me semble apercevoir une caméra.
Et je vois le logo d'une chaine de TV nationale qui s'approche. Etant le seul dans le couloir, je sentais bien que ca allait être pour ma pomme.
Bingo.
"Bonjour, nous faisons un reportage sur les soignants et la vaccination H1N1, vous accepteriez de témoigner ?"
Deux secondes d'hésitation. Télé. J'imagine la suite. Ma mère folle de joie appelant ses amies ("Mon fiiiiiils à la télé, si je te jure"). Moi bredouillant devant la caméra.
Et puis surtout, pas envie d'être celui qui fait de la pub pour la vaccination ! Pas envie d'être le porte parole de quoi que ce soit.
Je me vaccine avant tout en pensant à ma famille, je n'oblige personne à faire de même, et je ne suis toujours pas rassuré à 100% sur d'éventuels effets secondaires. Donc je veux pas être celui dont l'acte va être utilisé en propagande !

Je décline l'offre avec un "non" poli.
Mais devant l'étendue déserte des sièges dans le couloir, la journaliste insiste "S'il vous plait, vous voyez, il n'y a personne d'autre, juste un mot".
Mais non, je tiens bon, je ne me vois pas en apotre du vaccin grippal. Niet.

Alors voilà chers lecteurs, j'espère à bientôt ! Je joue les cobayes pour vous, attention, puisque le vaccin pour le grand public n'arrivera pas avant quelques semaines. Je vous tiendrai au courant, promis. Même en réa, intubé et scopé, je demanderai une connection internet pour tout vous raconter. Promis.
Pour l'heure, ce soir, hormis une petite douleur au point d'injection (ca me fait la même chose tous les ans avec le vaccin de la grippe saisonnière), je survis.
On verra demain.

Jusque ici, tout va bien !

18.10.2009

Le docteur a voulu que je vous vois pour son poids

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"Le docteur a voulu que je vous vois pour son poids"

Ah...Quand ça commence comme ça, c'est souvent mal parti. Pas l'ombre d'une demande parentale là dedans.
"Le docteur a voulu", sous entendu "moi j'ai rien demandé" et ce qui donne souvent en filigrane "me demandez pas de changer"
Parceque lorsqu'il y a une vraie demande parentale, ça commence par "on vient vous voir car on ne sait plus quoi faire", "on vient chercher des conseils", "on voudrait l'aider". Ca reste encore à travailler un peu (je ne suis pas un distributeur de conseils....), mais au moins il y a une demande quelque part.

Mais là, aujourd'hui, pas trop.
Le petit Simon a six ans, un surpoids important et une maman qui me dit que le docteur lui a demandé de me voir.
Parce que "voyez vous, il ne fait rien que manger, on n'y arrive plus".
Je pose quelques questions. La boulimie est rare à cet âge. On peut trouver des troubles approchants, mais ça reste du domaine de l'exceptionnel. Je pose mes questions, le quotidien, les repas...Et je suis vite éclairé.
"Il ne veut boire que que soda"
"A quatre heures, il mange plein de gâteaux"
"Il se ressert à table en plus !"

Et là j'entends une avalanche de plainte. Mais ce qui me choque, c'est plutot que j'ai l'impression que les parents assistent impuissants à tous ces comportements en simples spectateurs, sans avoir la notion qu'ils peuvent y faire quelque chose.
"Il ne veut boire que du soda" : là je me demande : s'il est suivi pour surpoids, pourquoi y a t il du soda? Quelqu'un peut il lui dire non ?

"Il se ressert à table" : ben y'a pas un papa ou une maman sur cette même table qui peut dire les trois lettres magiques : N.O.N ?

Là on voit des parents spectateurs, qui se plaignent du comportement de leur fils, que je qualifierai absolumment pas de boulimique, mais simplement d'opportuniste : il a des parents qui n'arrivent pas à donner un ordre clair, alors il aurait tort de se priver !

On dit que l'obésité infantile augmente et c'est vrai. Quelques fois il y a un facteur génétique et là c'est difficile et long.
Il a quelques fois comme je l'ai dit des vrais troubles psychologiques de type boulimie.
Il y a notre société de consommation où la surabondance de plats riches et sucrés n'aide pas.

Mais surtout, surtout, surtout, ce que je vois en consultations : des parents démissionnaires. C'est la grande majorité malheureusement.
Quand le "petit" est suivi depuis un an pour surpoids et que la maman me dit qu'il a un trouble parce qu'il va manger des gateaux en cachette dans le placard, je me demande bien ce qu'ils font encore là ces fichus gateaux dans le placard !
Non, souvent le parent attend de l'enfant qu'il "comprenne" ou que moi, je lui fasse comprendre (c'est souvent la demande).
"Moi il ne m'écoute pas, si vous pouviez lui faire comprendre".

Mais lui faire comprendre quoi ? Il a six ans, huit ans. Ce n'est qu'un gamin. C'est déjà dur pour un adulte de se restreindre au niveau alimentaire, alors n'y comptez pas pour un gamin ! Il ne le fera pas de lui meme !
Et bien au contraire, le gosse de cinq ans qui n'irai pas piocher en cachette dans le paquet de sucreries qui lui tend les bras dans le placard, là je dirai qu'il a un trouble. Un gosse normal, ben oui, il y va.
Car il n'a pas de limites en tête bien strictes, car il n'a pas les memes objectifs que nous, pas la volonté que pourrait avoir un adulte. Pas les mpemes attentes, les mêmes représentations. Lui, il vit dans le présent. Alors entre le paquet de bonbons et son surpoids dans cinq ans, le gamin il ne fait pas de détails !

Alors oui, la gestion d'un surpoids de l'enfant, c'est pas marrant, mais c'est à 95% le boulot de papa et maman.
Dire "NON", refuser d'acheter certains aliments.

Mais ...mais...La nourriture, c'est plus que de la nourriture. C'est aussi de l'Amour. C'est pas pour rien que le premier lien mère/enfant passe par la nourriture, c'est aussi un lien d'attachement et d'affection.
Donner un bonbon, demandez à toutes les grands mamies du monde, c'est aussi une façon de montrer qu'on aime ce petit bout de chou.

Et donc, refuser un bonbon, c'est aussi, dans la tete du parent, et de l'enfant à 200%, comme une façon de dire "je ne t'aime pas".
Refuser, normalement, c'est sain, ce sont les limites par lesquelles on se construit.
Mais pour certains parents, pour x raisons (enfance difficile, mauvaise estime, etc...), pouvoir imaginer frustrer son enfant, lire dans ses yeux "tu ne m'aimes pas alors ?", c'est insupportable. Terrible. Douloureux.
Mieux vaut donner le bonbon, avoir l'impression de garder l'amour de l'enfant, et le surpoids on verra après. On comptera sur le psy pour "faire comprendre" au gamin ce qui est bon pour lui. On comptera sur le médecin pour lui redire les règles.

Papas et mamans de France, aimer vos enfants, c'est aussi leur donner les règles qu'ils ne peuvent pas se donner tout seuls car ils ne les comprennent pas. C'est avoir assez d'amour pour frustrer son enfant dans un intérêt supérieur. L'amour c'est aussi avoir des objectifs à long terme et pas juste être dans le présent et éviter la colère si on dit "Non". Aimer son enfants, c'est aller jusqu'à risquer son désamour si on sait que c'est bien pour lui (et le désamour à six ans, ca ne dure jamais très longtemps).

Quant à mon petit Simon, sa maman me fait comprendre qu'elle ne peut pas ne pas acheter de gâteaux (vous comprenez, c'est pour son père,  il adore ça) , qu'elle ne peut pas arrêter d'acheter du sirop (mais il n'aime pas l'eau !), que c'est difficile de l'empêcher de se resservir (c'est colère sur colère vous comprenez).
Et elle me redemande de voir Simon seul, car forcemment, "il a un problème avec la nourriture".
Mais non madame, c'est sa maman qui a un problème avec sa conscience et son amour maternel. Mais ça, si je le dis là, tout de suite, je sais que vous partirez probablement en claquant la porte.
Vous qui faites tout pour lui !...

 

09.10.2009

Tous aux abris....!

Vous êtes tranquillement en train de prendre votre pause déjeuner dans la cuisine du service. Tous le monde discute tranquillement. Quand soudain, la porte s'ouvre et entre Jacqueline, une des secrétaires du service, venue elle aussi prendre sa pause.
Vous remarquez aussitôt un frémissement dans la cuisine. Les infirmières qui, jusque là, prenaient leur temps et profitaient de la pause, se mettent à regarder leur montre et à dire "oh il est déjà 13h00", "faut vraiment que je vous laisse", "désolé je dois partir".
Dès que Jacqueline arrive, le vide se créé en quelques minutes. Ça, c'est assez ahurissant.

Alors, vous, en bon psychologue neutre, les premières fois, vous vous dites que, tiens, c'est bizarre. Et après plusieurs fois, vous n'y trouvez plus une coïncidence, mais vous voyez bien que c'est une fuite et pas autre chose. Enfin pas une fuite, une évacuation sanitaire quasiment !
Les premières fois, en bon psychologue-qui-ne-juge-pas-et-ne-prend-pas-partie, vous décidez de ne pas suivre le mouvement et de continuer votre repas en compagnie de Jacqueline. Bien mal vous en prend ! On vous retrouvera une heure après, le visage décomposé, le dos courbé sous le poids du fardeau qu'on vient de vous déposer.

Car Jacqueline est adorable. Pas méchante pour deux sous. Mais Jacqueline semble avoir vécu tous les malheurs du monde. Tous. Sans exception. La mort d'un enfant, une enfance difficile, la maladie, des grosses et petites catastrophes du quotidien. Dès que Jacqueline ouvre la bouche, c'est "chronique d'un  malheur annoncé".
Alors, au début, bien sur, on compatit. Pas facile cette vie. Pauvre femme. Et puis, petit à petit, l'empathie commence à diminuer...

On commence à s'agacer car, quelque que soit le sujet abordé en cuisine, quel qu'il soit, absolument n'importe lequel,  en deux minutes, Jacqueline arrive à orienter les choses de telle sorte qu'on arrive à parler d'un des ses malheurs. 
Vous parlez de la météo : ça lui rappelle le temps qu'il faisait lors de l'enterrement de sa pauvre maman. Vous parlez TV : justement elle a vu hier une émission sur la maladie qu'elle a eu petite. Vous parlez de vos soucis à vous : et là, pas de bol, Jacqueline a vécu pire. Mais vraiment pire, et elle vous fait comprendre en deux secondes que vos malheurs, c'est peanuts, pipi de chat...
Là, on commence à moins compatir qu'au début. Cette litanie non stop de malheurs, prêts à sortir à n'importer quelle occasion, n'importe quel moment, ça commence à devenir lourd à porter. Surtout lors de la pause déjeuner où on aimerait bien décompresser, faire des blagues à deux balles et penser à autre chose.

Et vous commencez à comprendre que Jacqueline n'arrive à exister qu'en se posant en victime. Certes, elle a eu une vie très difficile, mais elle retourne complètement le truc en faisant de ses malheurs sa carte de visite. Et pire que ça, au fond, elle semble se persuader que ses soucis font qu'on lui doit de s'intéresser à elle, qu'on lui doit de l'écouter.

En bon psychologue que vous êtes, vous prenez sur vous les premières fois. Vous vous dites qu'elle a besoin d'un peu d'écoute et que ça va l'aider. Méchantes collègues qui fuient va ! Vous, au moins, vous restez un peu.
Mais hélas, vous comprenez vite que c'est sans fin. Heureuse d'avoir une oreille, Jacqueline va alors déverser des flots de plaintes, de soucis à n'en plus finir. Vous essayer de rebondir, vous dites quelques phrases pour l'aider à avancer, prendre du recul, mais vous comprenez vite que Jacqueline n'écoute rien. Elle déverses des torrents de récriminations, elle ouvre le robinet des plaintes et rien ne semble les arrêter. Elle s'arrête, écoute vos remarques d'un air poli, et bing, reprend aussitôt là où elle en était arrêtée, comme si vous n'avez rien dit.

Vous ressortez de la cuisine mal à l'aise face à tous ses malheurs. Un peu malheureux pour cette femme et sa vie compliquée. En même temps, vous vous sentez en colère face à Jacqueline avec l'impression qu'elle a abusé de vous et de votre écoute. Mais elle est tellement gentille que vous vous en voulez d'être en colère contre elle. Mais oui, vous êtes un monstre ! 
Seulement à force d'éprouver ce malaise face à elle, vous prenez vos distance, c'est trop lourd, bien trop lourd et quotidiennement. Et vous voilà à regarder votre montre quand Jacqueline entre dans la cuisine et à faire comprendre que "Oh zut je n'avais pas vu le temps passer".

Comment faire comprendre à Jacqueline qu'elle est simplement insupportable ? Energivore ? Pas évident parce qu'elle ne se rend surement pas compte de ce qu'elle provoque.
Cyrulnik dirait qu'elle n'a pas trouvé de facteur de résilience. Qu'elle est restée enfermée dans son statut de victime, sans rien trouver pour rebondir.
Vous, vous vous dites simplement qu'elle vous les brise menu, mais en même temps, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous trouver méchant à éprouver cela. C'est assez pervers comme truc ! Vous l'écoutez, et vous n'en pouvez plus. Vous ne l'écoutez pas, et vous vous le reprochez...


Peut être avez vous déjà croisé quelqu'un comme ça un jour ? Si vous savez comment guérir la jacquelinite, surtout, n'hésitez pas. Je suis preneur.
Pour l'heure, oh, zut, je n'avais pas vu le temps passer, je dois vous laisser...A bientôt

 

21.09.2009

Annulé

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Ma secrétaire m'appelle car une maman vient de l'appeler pour un enfant que j'ai déjà rencontré une fois.
Elle est mécontente. Son fils ne m'a pas parlé lors de la consultation. Elle trouve qu'il n'est pas à l'aise avec moi. Elle veut changer de psy.
Ma secrétaire m'en informe : je ne me souviens pas du dossier de mémoire (je l'ai vu une fois il y a quatre mois), mais je lui dis que la maman est libre de consulter où elle veut...


Et quand je reprends le dossier tout à l'heure, je trouve ça d'un coup beaucoup plus informatif. Je me suis souvenu de la situation.

Petit garçon de six ans issu d'un couple divorcé. Séparation hyper conflictuelle, ponctuée de lettres d'avocats et de menaces de part et d'autre.
Petit garçon décrit comme angoissé, problème de sommeil, problème de pipi au lit...
La maman arrive en consultation très mal. Le souvenir de la séparation (violente) est encore très vivace et reste difficile à aborder. Beaucoup de pleurs contenus. En tant que femme, elle a beaucoup souffert, apparemment, d'un homme manipulateur, menteur, et décrit comme pervers.
Elle craint pour son fils qu'elle trouve mal aux retours de chez le père, elle fait le lien entre les symptômes anxieux et le fait que "ça doit" mal se passer chez le papa.
Pendant l'entretien, mon impression est que cependant la maman projette beaucoup sur son fils. En tant que femme, sa relation avec le papa a été calamiteuse, destructrice. Elle est persuadée qu'il en sera de même sur son fils maintenant que le papa a des droits de visite.
Or, a priori, les seuls éléments qui l'orientent sont les troubles anxieux décrits plus hauts. L'enfant ne décrit à l'heure actuelle rien de strictement accusateur sur le comportement de son papa.
Les troubles anxieux peuvent se rattacher tout aussi bien à la situation hyper conflictuelle qu'à un vécu traumatique des visites. Mais la maman , dans son angoisse propre, n'a de cesse de penser au papa et à sa personnalité qui "forcement" perturbent son enfant.
Ce que je peux comprendre au vu de son histoire. Mais qui n'est pas forcement facile à gérer pour son fils si tout cela n'est pas justifié.


Pas facile d'y voir clair dans tout ça. Je ne sais pas si le papa est réellement le pervers décrit. Peut être. Peut être pas.
Ce que je sais, c'est que j'ai devant moi un enfant anxieux, mutique, pas à l'aise pour deux sous.

Je le vois seul : petit garçon qui restera silencieux, angoissé de se retrouver seul, ne sachant quoi dire.
Pris dans un conflit de loyauté entre ses parents, il donne l'impression de ne plus s'autoriser à dire quoi que se soit qui pourrait rajouter au conflit.

Je fais rentrer à nouveau la maman. Je lui explique que j'aimerai que mon bureau devienne pour son fils un espace de parole "libre". C'est à dire qu'il ne sente pas obligé de dire "pour faire plaisir à papa ou à maman".
Pris dans le conflit, les jugements des uns et des autres, la position de l'enfant est en effet assez intenable.
Je lui explique donc que je le verrai à plusieurs reprises, seul, pour qu'il considère que ce rendez vous est le sien et qu'il pourrait y dire ce qu'il veut. Que je comprends ses inquiétudes, mais que pour qu'on en sache plus là dessus, il faut que son enfant se sente réellement libre de parler, en dehors des conflits de papa/maman.
Je conclue en lui disant que  je referai  le point avec elle lorsque nous aurons assez avancé avec son enfant.

Et voila donc aujourd'hui : prochain rendez vous annulé  !

Officiellement parce que la maman trouve que l'enfant n'était pas à l'aise avec moi. (Vous avouerez qu'en résolvant tout au premier rendez-vous, ma pratique se rapprocherait de celle du magnétiseur).


Officieusement, je pense que la maman n'a pas supporté deux choses :

- un, que je ne prenne pas partie.
Je ne mets pas en doute ce qu'elle me dit mais simplement je n'en sais rien ! Je verrai le papa en entretien que j'aurai le discours complétement opposé. Ce qui m'intéresse dans l'histoire n'est pas tellement la recherche de la vérité, je ne suis pas juge, mais la recherche de la vérité de l'enfant : son point de vue, son ressenti, ses peurs, ses envie. Dans ces histoires, mon seul parti pris est toujours celui de l'enfant. Point.


- Deux, que je demande à voir l'enfant seul pour qu'il ai son espace de parole à lui. Et ça, si je comprends bien, ca semble intolérable pour cette maman de ne pas savoir. Son anxiété est telle qu'elle veut savoir tout de ce que va dire son enfant. Or, l'anxiété de sa maman doit être bien lourde pour cet enfant également ! D'où peut être, ces barrières, ces défenses où il se terre à l'heure actuelle.

Ces situations de séparation conflictuelle sont bien difficiles à gérer en tout cas.
Et moi je suis peiné car j'avais engagé quelque chose avec ce petit garçon, je lui avais promis un espace de parole libre, rien qu'à lui, et patatra.
Bon, les états d'âmes du psy, ça va, il s'en remettra.... Mais j'espère que ce petit garçon ira consulter ailleurs effectivement et ne sera pas dans la nature....
Et peut être que je n'ai pas pris assez de temps pour écouter et comprendre les angoisses de cette maman, qu'elle ne s'est pas sentie entendue dans ses craintes.
La marge de manœuvre est cependant délicate pour l'écouter, tout en ne fonçant pas tête baissée non plus sur la seule hypothèse qu'elle mettait en avant : le papa obligatoirement mauvais avec son fils.  

 

 

 

05.08.2009

Tout casser

Régulièrement aux urgences, arrivent des ados ou des enfants pour "crise de violence".
Amenés le plus souvent par les pompiers, eux même alertés par le collège ou les parents.

Pour les ados, je comprends très bien l'appel aux secours : maîtriser un ado d'1m80 en pleine crise n'a surement rien d'évident ! Pour les enfants, je suis quelquefois plus surpris : appeler les pompiers pour un petit bonhomme de six ans me questionne. Ok, il a fait une grosse colère clastique, il a tout envoyé balader dans sa chambre, il a cogné, griffé, hurlé... Une grosse grosse colère quoi. Mais j'ai du mal à imaginer un enfant de six ans qu'on ne peut plus maîtriser ? Les miens se sont déjà essayés à la grosse colère suite une frustration (ouh le méchant père qui refuse d'acheter le jouet que j'ai vu en magasin...Je vais me rouler par terre et crier, et il  va bien voir).
D'abord ça ne m'impressionne pas. Le regard des autres je m'en fiche, et je laisse la colère passer. Ensuite, je ne cède pas, partant du principe que si l'enfant mémorise qu'une colère peut me faire céder, c'est la porte ouverte à tous les caprices ultérieurs.
Partant de là, hormis deux ou trois essais de colère-chantage, ils n'ont plus réessayé.
(Attention, ce n'est pas parce que je suis psy que je m'en tire toujours bien...Loin de là ! Là, je vous mets une expérience positive, mais un jour, je vous ferai un billet de ce que j'ai du mal à faire en tant que parent et néamoins psychologue, et ça en fera des choses à raconter).

Bref, je me dis que gérer la colère d'un gamin, ok, c'est pas marrant, mais quand même, de là à appeler les pompiers ?...

Pour nos ados, la grande majorité de ceux qui viennent ici pour crise d'agressivité arrivent avec les pompiers calmes comme des moutons, une fois la crise passée.
Et dans l'écrasante majorité des cas, on ne se trouve aucunement face à un ado présentant des troubles psychiatriques.
Non, on a simplement à faire à des ados "standards", mais ne supportant aucune frustration. Dans la toute puissance. Dans le "je veux" et le "j'ai le droit de".
Et ces troubles agressifs sont plus souvent révélateurs de dysfonctionnement familiaux globaux que de troubles psychiatriques isolés.
Des familles où l'autorité est floue, les limites changeantes. Où l'on anticipe anxieusement chaque colère de l'ado-roi, où on lui aplanit toute difficulté "pour ne pas qu'il s'énerve encore".
Mais forcement, mon brave monsieur, la vie est mal faite. Un jour ou l'autre, bien que papa et maman fassent tout ce qu'il faut, un jour, il faut dire "non" ou refuser quelque chose. Et là c'est le drame. Dans la vie sans contrainte et tranquille de notre ado arrive un refus, ou un ordre...
La crise de colère démarre souvent pour un motif futile : pas le droit de sortir après 22h, confiscation du portable à cause de facture trop importante, etc...

Cependant, ne jamais s'arrêter au motif encore une fois. Ridicule de tout casser pour une histoire de portable confisqué ? Surement. Mais pas anodin. Qu'on vienne à l'hôpital amené par les pompiers pour ça, c'est tout de même pas banal !
Alors on ne s'arrête pas au motif et on questionne sur le fonctionnement familial, l'histoire de la famille, la place de l'autorité dans tout ça.
Ce n'est pas toujours évident car les parents, souvent épuisés par le comportement de leur ado, ont l'impression de "tout faire pour lui". Les obliger à se remettre en question reste douloureux, pas facile... Pour eux, ce n'est pas eux qui ont un problème...Il y a beaucoup de précaution, de ré-assurance à mettre avant d'aborder les problèmes globaux.

En tout cas, ce sont souvent des consultations riches. Au début j'avais souvent un peu peur lorsqu'on m'appelait pour "crise d'agressivité"....Ouh là je vais m'en prendre une moi, je me disais  ! Et ce n'est pas avec ma musculature sous-développée et mes connaissances sommaires en judo que je vais faire quelque chose....
Mais non, comme je le disais, ces ados "agressifs", je les ai toujours vus calmes. A l'hôpital, coupés du milieu, du cadre habituel, ils restent accessibles au dialogue...

Ceci dit, je vais conclure en faisant mon vieux C... passéiste (et là je rejoindrai un peu ce qu'écris Aldo Nouri) : combien de familles ont du mal à manier l'autorité ! A force de psychologie et de psychanalyse mal comprises, on essaie de ne jamais traumatiser l'enfant, de tout lui expliquer.... Mais l'autorité et les règles, ce n'est pas que des bons sentiments.
C'est douloureux d'être frustré, certes, mais c'est comme ça qu'on apprend et qu'on grandit. Et on n'est pas traumatisé pour autant.
Combien de parents sont bloqués dans leur autorité par la crainte que leur enfant ne les aime plus... Combien laissent tomber le rapport d'autorité au détriment d'un rapport de séduction ? "Je fais tout pour lui"... Tout pour qu'il m'aime...!
Mais si on est parents, on n'est pas dans une relation de séduction. Les interdits sont là, point, que ça plaise ou non.
Ça ne se discute pas (il y a des choses qui se discutent mais pas les interdits fondamentaux).
Si on reste dans le rapport de séduction, qu'on veuille faire toujours plaisir à son enfant, alors celui ci ne fonctionnera que dans le plaisir. D'où des réactions plus tard, face aux contraintes,  comme "l'école me gave !", "la prof a rien à me dire"...etc...etc...

Comme l'écris Nouri, nos enfants sont nos enfants et comme tels, ils sont "condamnés à nous aimer". On n'a qu'un père, qu'une mère. Pour peu qu'ils soient aimants et justes, la "sévérité" n'empêchera jamais qu'on les aime.
Et la sévérité dont je parle est toute relative. Je ne prône pas le retour du fouet !

Cependant, je reste persuadé que si l'autorité était mieux maniée, par des parents moins soucieux de plaire à leur enfant, de se faire aimer à tout prix, il y aurait de la part de nos ados une bien meilleure tolérance à la frustration. Et sans doute moins de crises d'agressivité aux urgences...

 

26.07.2009

Fantasme de la blouse blanche...

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Quand je dis que je travaille à l'hôpital, la plupart de mes amis (hommes surtout, mais femmes aussi quelquefois), me disent "ouh là, comment tu  fais avec toutes ces infirmières en blouses autour de toi, hein ?", accompagné d'un petit clin d'oeil égrillard...
Comment je fais ? Ben, alors, ma réponse est d'une platitude : je me suis jamais posé la question.
D'abord, de la même façon que tous les psychologues ne sont pas les sosies de Brad Pitt, mon service ne grouille pas d'Angelina Jolie en mini-blouse au ras du genou.... Que Nenni.
Et l'infirmière qui arrive la blouse auréolé de taches de sang, de belles Crocq oranges aux pieds, crocs.jpgtout de suite, ça fait moins sexy...Si, si, beaucoup moins. Le fantasme en prend un coup dans le nez.
Alors, les tentations ne sont pas à tous les coins de chambre, désolé de couper court à vos pensées obsènes... Ah, voilà, on fait moins le malin, hein, c'est beaucoup moins rigolo de d'imaginer se faire hospitaliser maintenant hein ?

Bref.
Mais surtout, un truc, et je sais pas si c'est propre à mon service ou pas, mais en pédiatrie, j'entends  pas d'histoires de coucheries...Rien...Nada.
Ou alors, mon statut de psy fait que les bouches ne se délient pas, les gens ont peut être peur de mon regard sur tout ça ? (Je vous jure, je peux tout entendre, confiez moi vos petits secrets, pas de souci...Mais pourquoi tout le monde se tait lorsque j'arrive en salle café ?)
Mais non, je n'entends rien de tout ça. Autant j'entends des collègues travaillant dans les services d'adultes rapporter des histoires un peu coquines, des blagues un peu salaces qu'on se fait entre collègues, autant chez nous, la libido a été anesthésié au bloc en même temps que le patient...
Mais peut etre, en y réflechissant, justement, le fait de travailler avec des enfants fait que le comportement des adultes ne se libère pas autant que dans un service seulement peuplé d'adultes.
Peut etre que tous, on fait plus attention à notre attitude, nos mots, on se controle davantage.

La souffrance de l'enfant c'est probablement aussi comme un anesthesiant du désir. La souffrance de l'enfant nous renvoie tellement de choses lourdes que c'est peut être là l'explication. Probablement qu'il y a quelque chose de comme ça. Alors on peut trouver ça bien ou pas bien. Pas bien dans le sens que lorsqu'on travaille face à des gens qui souffrent, il y a besoin d'un dérivatif, d'un exutoire.
Pourquoi les étudiants en médecine font il des fêtes et des (sales) blagues mémorables si ce n'est pas dans cette même idée que de trouver une sorte de catharsis face à toute la souffrance accumulée dans les journées à l'hopital.
Alors chez nous, c'est clair que l'exutoire, ce n'est pas la blague coquine ou les comportements provocateurs (et là, tant mieux), mais c'est clairement le rire, la dérision, le second degré.
Oui, car on rit beaucoup en service. Aussi bizarre que ça paraisse. On gère des choses lourdes, difficiles, on respecte le patient. Mais en même temps, il faut cette petite soupape où on va prendre une parole ou un évenèment au douzième degré et rigoler. Parfois très bêtement. Mais je crois que c'est la seule façon de relacher un peu la tension et au final, de se préserver, et de continuer  à bien accueillir les enfants et leur famille.

Pour l'anecdote, si, il m'est bien arrivé un truc en service. Mais pas avec une infirmière. Et même pas cochon (les obsédés peuvent s'arrêter de lire ici).
J'ai eu une année une stagiaire d'environ 20 ans avec moi en stage pendant plusieurs mois. Aucune attitude ambiguë de ma part, aucune de la sienne non plus d'ailleurs.
Jusqu'au dernier jour où elle me dit vouloir me parler 'en privé'. Pensant que quelque chose en service avait été difficile à gérer, à vivre, je l'emmene dans mon bureau.
Et là, je la vois qui commence à avoir les larmes aux yeux et me dit :"...Voila...Vous...Enfin..Tu...Tu vois pas que je suis amoureuse de toi depuis le début ?"
Ouh là ! Clignotants qui s'allument partout dans ma tête... Je fais quoi là....Le probleme est que je t'étais le psychologue maitre de stage. Et mon attitude oscillait entre l'attitude standard de l'homme à qui ça s'adressait ("ça va pas nonmého, j'ai rien fait pour ça, alors on arrête tout de suite ça !") et l'attitude du psychologue ("vous tombez amoureuse de votre maitre de stage ? Parlez moi de votre père tiens ?").
Je ne savais pas s'il était plus sain de couper court et d'en rester là. Ou bien dans le role du psy, de l'aider et de comprendre.

Je me suis dit que l'écouter davantage ne ferait que renforcer ce qu'elle ressentait...J'ai coupé court ! Mais la demoiselle a fait des pieds et des mains pour m'avoir ensuite au téléphone, ou venir me voir pour un prétexte quelquconque.

Voilà mon seul récit de séduction de toute ma carrière ;-)
(mis à part les grand mères de patient qui me disent "vous etes bien jeune pour un psychologue" avec un petit sourire en coin).

Là vous aurez compris que je ne ressemble pas à Brad Pitt en blouse. Fin du fantasme.

20.07.2009

Ridicule

Il y a des souvenirs dans sa carrière qu'on aimerait mieux oublier, mais bon, ils sont là, il faut bien faire avec...
Des casseroles qu'on se traîne, des gaffes, des situations où on aurait bien aimé pouvoir appuyer sur la touche "rewind" et refaire la scène.

Le premier souvenir dont je me rappelle, c'était la première année où je travaillais.
Je devais aller dans le service qui s'occupe des bébés hospitalisés, rencontrer une maman. Comme j'étais un peu nouveau, je ne connaissais pas encore grand monde. J'arrive dans le service, je demande aux infirmières où se trouve la chambre de l'enfant.
Quand j'arrive l'enfant est confortablement installé sur les genoux de sa maman, en train de boire son biberon. Comme il est contagieux, la maman a enfilé une surblouse verte par dessus ses vêtements, et je me dois d'enfiler la même également.
Je commence l'entretien : pourquoi il  est là, quel âge a-t-il, des frères, des soeurs...Etc... Au fur et à mesure, mes questions se font plus personnelles et je vois la maman avoir un petit sourire en coin, que j'ai du mal à interpréter.
A plusieurs reprise, elle tourne la tête vers le bureau des infirmières (la chambre est vitrée) et leur sourit...
Moi je ne comprends rien et continue l'entretien, jusqu'à ce que la "maman" finisse par éclater de rire :
"Ah...Désolé...Je ne peux plus... Je suis infirmière ici, je suis pas la mère !" et elle se tourne vers le bureau des infirmières qui rigolent de plus belle.
Ben oui, je pouvais pas deviner, sa surblouse cachant sa tenue d'infirmière, moi ne connaissant pas encore l'équipe, elle qui me laisse faire l'entretien....

Je me souviens aussi d'une gaffe. Qui m'a bien servi de leçon maintenant : Règle absolue : quand on rentre dans une pièce et qu'on ne sait pas qui est qui (mère, père, grand mère, tata, amis...), on n'essaie pas de deviner. Jamais.
La preuve : j'arrive dans une chambre voir un petit garçon. Je le découvre avec une dame aux cheveux gris, aux vêtements vieillots que je prends pour la grand-mère .
Je dis bonjour et je lâche : "Ah, excusez moi, je reviendrai quand sa maman sera là !".
Et la dame de se tourner vers moi : "mais je suis la maman...!"
Flottement.... Un ange passe....
Super, l'entretien commence sous les meilleurs augures...

Evoquons aussi le merveilleux entretien que l'on fait et où, ensuite, arrivant aux toilettes et se regardant dans la glace, on constate qu'on a sur la joue une merveilleuse tâche d'encre laissée par un stylo qui fuyait. Depuis combien de temps, combien de patients...Mystère....

Evoquons aussi ma mémoire qui me joue des tours (j'ai un mal fou à retenir les noms des patients, j'oublie très vite).
J'accueille une famille. Comme je ne les connais pas, je pose toutes les questions d'un premier rendez vous : composition de la famille, classe de l'enfant, antécents, etc....
Et quand la famille sort et que j'ouvre le dossier, je découvre dedans mon écriture. Sur une feuille datant d'il y a quelques mois....J'avais vu cette famille déjà !! Mais aucun souvenir, mais alors là, rien de chez rien.
Du coup, ils ont du se demander quel était ce psy qui leur reposait strictement les mêmes questions qu'il y a trois mois... Mais ils ne m'ont rien dit....
Honte.....Où me cacher, vite, une ile déserte !

Enfin, la dernière, une des fois où je me suis senti le plus mal. C'était il y a plusieurs années, les clé USB n'existaient pas encore.
J'étais convié à une conférence, où je devais parler une demi heure. J'avais préparé un beau petit exposé sur Powperpoint, tout était nickel. Je le grave donc sur un CD et m'en vais à la dite conférence.
Plusieurs intervenants, j'attends mon tour. Quand mon tour arrive, je donne mon CD au médecin qui supervise la journée et je me lève face à la salle.
Sur l'écran rien. J'attends....
Je me tourne vers le médecin qui me fait non de la tête. Je m'approche. Il me dit : "il n'y a rien sur ton CD"... Hein ? Mais si il y a quelque chose, je le jure, regardez, je clique, j'ouvre, et là, vous voyez bien que... Ah non... Zut...Il n'y a rien, c'est vrai !
(mais qu'est ce que j'ai foutu, arghhhh !!)

Toussotements dans la salle, ça s'agite....
"Vous avez des notes pour faire votre exposé sans l'ordi ?"
"Des no... Ben non....J'ai juste ramené mon CD  (ne pas paniquer, ne pas paniquer, ne pas paniquer).
"Vous pouvez peut être faire un petit résumé à la salle ?
"...." (gloups)

C'est alors qu'un autre organisateur s'approche, demande ce qui se passe. Et me dit : "Mais vous m'aviez envoyé votre exposé par mail la semaine passé pour lecture ?"
"Euh...Oui c'est vrai
"Et bien, j'ai mon ordinateur portable ici, il doit être encore dedans alors."

Sauvé.

Mais juste un peu ridicule. J'avais gravé un CD vide... Honte honte honte.
Autant dire que maintenant, quand je participe à une conférence, j'ai ma clé USB, l'exposé imprimé au cas où et la plupart du temps, une copie du ficher envoyé à l'organisateur. Non mais.


Allez, le ridicule ne tue pas. Je vais m'en remettre.
Ah oui, je vais aussi essayer de ne pas mettre deux chaussettes de couleurs différentes (noire/marron) et consulter toute la journée comme ça s'en m'en rendre compte....
Si, si. Déjà fait.



29.06.2009

Pétage de plombs

Suis appelé par les urgences pour un adolescent de 16 ans.
Amené d'urgence par les pompiers pour une crise importante d'agressivité au domicile, a cogné, hurlé, frappé sa mère....
Le médecin m'explique cet ado, en fait, est traité depuis des mois pour une acné sévère et prend de l'isotrétinoïne, plus connue chez nous sous le nom de Ro*ccutane. Or, cette molécule est connue depuis longtemps comme ayant pour effet secondaire, dans certains cas, d'augmenter l'agressivité, voire d'amener des épisodes dépressifs.
Je m'étonne donc de mon passage auprès du médecin. C'est vrai, si c'est un effet secondaire du médicament, alors quel est mon rôle ? En fait, l'ado en question est très mal aujourd'hui d'avoir eu sa "crise", se culpabilise...Et puis, il semble vivre très mal aussi son acné.

J'entre dans la chambre et découvre un ado qui, malgré la chaleur étouffante de ce jour, est complètement emmitouflé sous une écharpe en laine, jusqu'aux yeux.
On discute. Je le trouve en fait très calme, très réfléchi.
Et il m'explique :  l'acné apparue soudainement il y a quelques mois. Le changement d'apparence qui le complexe de plus en plus, l'acné qui s'étend, l'angoisse qui monte.
L'écharpe qu'il commence à ne plus quitter. Au début, on est en hiver, ça passe inaperçu. Mais au printemps, les remarques fusent et son écharpe-carapace devient plus lourde à porter.
Alors, pour fuir les regards, les moqueries, il s'isole, ne sort presque plus de chez lui . S'installe une dépression larvée, qui ne dit pas son nom....
Et ces points ci, j'ai bien l'impression que ce n'est pas la faute du médicament, mais bien d'un ado qui avait probablement à la base une estime de soi difficile, avec un fort attachement au jugement et au regard de l'autre.

Je dirai presque "par chance", l'isotrétinoïne lui a fait pêter les plombs récemment sur un mode agressif  :qu'il n'avait jamais présenté auparavant , pour lequel il n'arrive pas à mettre des mots dessus, n'arrive pas à expliquer.
Ce pétage de plomb me semble plus l'effet du médicament (d'autant plus que je sens un ado plutot bien construit, réflechi et pas impulsif dans son mode de pensée) , tandis que l'isolement et la honte de son apparence semble plus profonds et plus anciens.
C'est sur que certaines dépressions se font sur un mode agressif, mais pour lui, toute l'histoire montre plutot une dépression vécue dans un repli sur soi, une honte de son image, un désinvestissement de tout sans jamais d'agressivité. On a en plus  'impression d'une personnalité qui ne semble pas du tout impulsive dans sa manière de parler, de réflechir, de se comporter. Et paf, d'un coup, le dermato décide d'augmenter la dose d'isotrétinoïne et bingo, dans le WE, gros clash, crise d'agressivité.
C'est pour ça que je pense que les troubles dépressifs anciens sont à isoler du phénomène d'effet secondaire, même si surement, ils ont été la base, la zone de fragilité sur laquelle les troubles ont ensuite décompensés.


Mais si il n'y avait pas eu crise, combien de temps son malaise aurait duré ? Combien de temps à se cacher et finalement à ne pas vivre (c'est lui même qui a fini par me dire qu'il avait l'impression de ne plus vivre depuis trois mois, confiné dans sa chambre). Parce que la maman avait tout essayé mais elle n'arrivait pas à enrayer de ce qui se passait, pas de communication possible. Ado qui bien sur refusait toute aide psy.

Alors aujourd'hui, grand chambardement pour notre ado. Le voilà à l'hôpital et tout le monde se précipite pour aider un malaise qu'il taisait depuis des mois :  le psy qui le fait parler de tout ça, le dermato qui lui donne un autre traitement ainsi que des conseils pour que son acné soit moins apparente, les infirmières qui l'entourent, le rassurent et lui ont permis d'ôter enfin son écharpe-bouclier....
Bref, sentiment qu'une crise est parfois salutaire...!

L'isotrétinoïne et ses effets secondaires

 

26.06.2009

Elle aime pas l'eau de toute façon !

Je vois Elodie à la demande du pédiatre qui la suit ici pour, au départ, un problème de poids.
En fait de problème de poids, ce sont surtout ses parents qui sont très inquiets. Elle a a priori une petite baisse sur sa courbe de poids, mais minime et qui n'inquiète pas la pédiatre. Mais l'inquiétude des parents sur le poids est telle qu'ils consultent à tour de bras, cherchant des solutions "miracles" pour faire manger davantage leur enfant et la faire grossir.

Je vois donc Elodie aujourd'hui avec son papa. Elle a environ 3 ans et semble très futée.
Le papa m'explique qu'elle est "très difficile" au quotidien. Et que pour la nourriture, c'est la catastrophe.
"Elle ne mange que de la purée, des pates, du blé. Elle ne veut rien d'autre. Elle ne veut boire que du sirop. On a tout essayé..."

Souvent je tique sur le terme du "on a tout essayé". Parce que souvent, le "on a tout essayé" signifie que les parents ont essayé plein de méthodes différentes pour venir à bout du problème, changeant la méthode et les régles un peu tous les jours, désespérant au bout d'une journée que ca ne marche pas. Au final, on a un enfant déboussolé d'avoir eu plein de régles éducatives différentes et changeantes au gré du ras le bol parental.
Alors en réponse au "on a tout essayé", souvent, j'essaie de faire réflechir les parents sur UNE méthode à adopter et s'y tenir...

Et je tique aussi sur le "elle ne boit que du sirop". Quoi ? J'imagine mal une petite fille de trois ans se déshydratant devant un verre d'eau en pleine chaleur parce qu'il n'y aurait pas un peu de grenadine dedans.
Pour moi, la soif est un besoin tellement irrépréssible et vital qu'on ne peut pas (surtout à trois ans !) refuser de boire.

Non ce qui se passe, ce qu'Elodie refuse son eau. Une fois, deux fois. Et le refus finit par rencontrer l'inquiétude parentale qui enfle, et enfle, et boum, au bout de pas-longtemps, bingo, la bouteille de grenadine sort du placard.
Et le papa est sur, sur de lui, à 200% quand il me dit "de toute façon, jamais elle ne boira de l'eau. Elle n'aime pas ça"...
Si je voulais être un peu confrontatif, je lui dirai d'essayer d'emmener sa petite en randonnée, une journée, un jour de beau temps, avec juste une gourde d'eau. Je lui donne pas deux heures moi à la petite pour "aimer" l'eau...

Et pour la nourriture, j'entends que c'est un peu pareil. Elodie n'aime "que les pates", mais c'est sur que lorsqu'il y a des légumes, là encore, papa et maman trop inquiet par son petit poids (qu'elle n'a pas...), finissent par craquer;

Alors au final, c'est clair qu'elle aurait tort de se priver la petite Elodie ! Elle a tout compris ! Des parents inquiets par son poids qui sont prêts à finalement tout pour qu'elle avale quelque chose. Aussi, la petite use et abuse de cette inquiétude pour obtenir un peu tout ce qu'elle veut.
Mais dire ça, c'est facile et ça ne change pas grand chose, car les parents sont réellement inquiets du poids. Le discours médical ne les a pas rassuré.
Alors on essaie de comprendre. Et on trouve une famille (grand-mère, tatas...) qui font beaucoup de remarques à la maman sur sa façon d'élever sa fille. La petite n'a pas le meme poids que les cousines. Elle est "plus maigre" dit la maman.
Or, la courbe de poids est désesperemment normale. Mais rien à faire : elle est plus mince que ses cousines, les critiques fusent dans la famille, donc la maman se sent responsable, coupable. Elle ne s'occupe pas bien de sa fille.
Du coup, cette pression explique en partie pourquoi la maman craque si facilement devant les caprices, somme toute assez ordinaires, de leur fille.
Car la maman parle d'une petite fille capricieuse mais je ne note que du très standard : elle n'aime pas les légumes, elle préfère le sirop, elle adore les féculents... Je dirai comme 80 % des enfants de son âge !! Mais voilà, ses refus rencontre une angoisse tellement énorme en face que les choses se sont enkystées...

Le problème du jour c'est que le papa et la maman, épuisés par des combats incessants avec leur fille, épuisés sur leur angoisse par rapport au poids ("elle va pas tomber malade ?"), n'en peuvent plus et attendent du psychologue une solution miracle. Des conseils qui vont tout résoudre.
C'est rigolo parce que beaucoup de parents ont cette attente par rapport au psy : donnez moi une solution pour mon enfant ! Comme si j'avais un grand livre de la psychologie avec pour chaque problème, une marche à suivre.
"Alors, vous me dites une enfant qui refuse les légumes ? J'ouvre mon manuel à légume....Je cherche... Ah, Légume... Refus des légumes, voila...."

C'est quelque fois une première étape bien longue que de permettre à tout le monde dans la famille de se remettre en question, se questionner. Il n'y a pas de recette miracle, il y a un autre mode de pensée, de fonctionnement à trouver. Et c'est sur que c'est pas toujours très aisé d'accepter la remise en question...

En tout cas, pour Elodie, le papa a un peu entendu en fin de consultation que son angoisse à lui déteignait beaucoup sur tout cela... C'est déjà un premier pas. Affaire à suivre...

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