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15/12/2008

Secrets de Noël

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Ludivine a dix ans. Des beaux cheveux blonds bouclés, des yeux très bleus. Ludivine me regarde fixemment, mais ne me dit rien.
D'ailleurs, elle ne me dit rien depuis vingt minutes qu'elle est dans mon bureau. A part quelque oui ou non de la tête.

Ludivine s'applique tout de même à faire le dessin que je lui ai demandé. Elle a choisi Noël. Elle me dessine un grand sapin avec deux énormes cadeaux devant. Je lui demande si elle sait ce qu'il y a à l'intérieur. Elle me fait signe que oui. Mais elle ne me dira rien de plus...

Ludivine a été emmené ce matin en urgence par sa maman. Cela fait deux jours qu'elle ne veut plus manger. Qu'elle est triste. La maman m'évoque la peur d'une anorexie mentale, je n'y crois guère (Ludivine a accepté de manger quelques chocolats hier en guise de repas, ça ne ressemble guère à la logique calorique d'une anorexie débutante).
Le début brutal ne sonne guère comme une anorexie mentale non plus.

Le médecin l'a examiné, aucun arguments médicaux.
Reste le psychologue. Moi. Mais à moi, Ludivine ne dit rien et dessine en silence. Je vois qu'elle est vérouillée, défensive au possible. Mais je ne peux guère en savoir plus sur ce qu'elle cache à l'intérieur, qui doit être important pour qu'elle s'en protège autant...


Je rappelle la maman qui est un peu déçue que je n'ai pas eu de révélations de par mes talents magiques et ancestraux pour faire parler les enfants... Non Ludivine est restée secrète. Je conseille vivement à la maman de prendre rendez vous à sa sortie de l'hopital avec un psychologue... Sa fille a quelque chose  à exprimer, mais cela risque de prendre du temps car il faudra surmonter l'inhibition.

Ludivine s'en va. Je n'en sais pas beaucoup plus sur elle et sur ce qui la rend triste. On ne gagne pas à tous les coups et aujourd'hui, je n'ai pas réussi à l'aider.

Ludivine referme la porte. Je ne saurai jamais ce qu'il y a avait de caché dans les deux gros paquets au pied du sapin de son dessin, oublié et resté bien en évidence sur mon bureau.
Comme pour me montrer, tout en le cachant, qu'il y a là un secret à voir...

 

16:11 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/12/2008

Je recouds et elle sort ?

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Les tentatives de suicides à l’adolescence sont un véritable problème de santé publique : deuxième cause de décès chez les 15-24 ans (juste après les accidents de la route). C’est donc avec beaucoup d’attention que je les accueille aux urgences et que j’essaie de mettre en place une aide…
Mais voilà… A l’hôpital, le psychologue est un peu seul contre tout le monde… Chacun y va de son argument, de son bon sens…
« Non mais regarde l’autre qui prend deux cachetons et qui se la joue mourante là… J’ai autre chose à f… moi, j’ai des VRAIES urgences à côté ! »
« Moi ca fait me fait rigoler, quand on veut se buter, on se rate pas…C’est pas avec ce qu’elle a pris qu’elle avait vraiment envie de mourir »
« Non mais…Prendre des médocs parcequ'elle est punie de sortie, c’est n’importe quoi »…

Et voilà, la jeune fille, le jeune ado condamné, jugé déjà !
D’un coté, je comprends, quand les infirmières ont passé la nuit à gérer un grand brulé, un polytraumatisé suite à un accident, une méningite…. Et quand arrive au beau milieu de la nuit une ado qui a pris trois comprimés de Doliprane pour en finir parce que son copain sort avec sa meilleure amie…Oui, c’est vrai, on peut être moyennement compréhensif…Peut être…

Alors on peut peut-être rappeler quelques vérités sur les tentatives de suicide, pour commencer hein ?

Tout d’abord, le motif… Souvent dérisoire.. C’est ce qui fait sourire nos internes de garde.
Mais le motif, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Jamais il ne faut s’arrêter à lui.
Une ado qui se suicide parce que ses parents lui ont confisqué son portable, il faut se dire qu’il y a autre chose, c’est clair. Des milliers d’ados tous les jours se font confisquer leur téléphone et ne prennent pas le contenu de l’armoire à pharmacie pour autant…
Alors celle là, celle qui est devant moi aux urgences, peut être que d’autres évenements l’ont fragilisé. Peut etre est ce ce divorce de ses parents il y a deux ans, peut etre ce conflit avec ses professeurs cette année…
Quoi qu’il en soit, il faut voir le suicide comme un processus, dans lequel le motif et le passage à l’acte arrivent en dernier ressort. Depuis des mois, des années, cette ado s’est fragilisée pour d’autres raisons, surement plus profondes..ss
Et ce portable confisqué, c’est la goutte d’eau, le truc qui fait que ce soir là, ça déborde.

Alors quand l’infirmière commence à dire « Ouais ben moi aussi j’en ai eu des mauvais bulletins de notes et j’ai pas embêté mon monde pour autant », le psychologue dit « attends je t’explique… »…
Et d’une. Ouf.

Autre chose, ce sont les récidives. Fréquentes tout de même. On les estime à 30%. Et dans les études, on sait que les méthodes employées au fur et à mesure des récidives deviennent souvent plus violentes, plus dangereuses…
Ce qui veut dire qu’il faut à tout prix éviter la récidive ! Ne jamais minimiser !

Combien de fois j’ai entendu « bon c’est bon, elle a pris trois cachets, elle peut sortir ! »…
Eh non ! Ok, aujourd’hui c’est pas « grave » médicalement parlant, mais demain ?  Qui peut prédire que cette même ado ne va pas se descendre la boite complète la semaine prochaine ?
Et pas grave médicalement ne rime pas avec pas grave psychologiquement…
Alors on la garde hospitalisée cette ado, on lui parle, elle voit le psy, on voit la famille, on discute, on avance, on cherche, on propose des aides…
Mais on ne dit pas « deux cachetons, allez c’est bon, dehors ».

Ne pas oublier que le facteur de mortalité le plus important dans les suicides, c'est l'existence d'une tentative précédente...(risque de mort multiplié par 17  par rapport à la population génrale, selon certaines études !!!)


Le pompon revient à une interne qui m’a dit un jour pour une jeune qui avait voulu se couper les veines (ok, légerement là, mais le courage a peut être manqué au dernier moment) : « Bon, écoute j’ai du monde, je recouds et elle sort »…
Ben voilà. Je vois déjà la tête du compte rendu :
« Adolescente accueillie pour tentative de suicide. Quatre points de suture. A pu sortir chez elle car la plaie n’est pas inquétante ».
Mais les autres, les autres plaies, qui les verra ?

Alors voilà, le message c’est : ne jamais banaliser.
Quelque soit le motif évoqué, se dire qu’on ne fait pas ça par hasard et chercher les zones de souffrances.
Quelque soit le mode de suicide employé, même si ca semble terriblement anodin, ne jamais banaliser. Le risque de récidive, plus dangereuse alors, existe bel et bien !

Les recommandations de la Haute Autorité de la Santé


Epidémiologie sur le site du ministère de la santé

 

11/12/2008

20 mètres à l'heure

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J'arrive à peine à la porte du service que l'infirmière me saute dessus visiblement soulagée :

"Tiens, Antoine, voilà le psy....Je te laisse...!"...

Un jeune garçon d'une dizaine d'années est devant moi devant la porte du service et visiblement, il n'a qu'une envie, sortir !!

A la vitesse de fuite de l'infirmière, je suppose que ça fait un TRES TRES long moment qu'elle essaie de parlementer, négocier et empêcher la fuite du jeune homme... Le psy arrive donc à point nommé !

Sauf que le psy, en l'occurence moi, ne sait rien d'Antoine, de ce qui l'amène et de pourquoi il veut se sauver... Bon, rassemblons mes neurones et essayons de creuser un peu pour voir.

"Alors tu veux partir Antoine?"
"Oui s'il vous plait ! Je peux pas rester là !!!! C'est impossible!"

Je vois un garçon visiblement terrorisé, hyper tendu par l'anxiété, avec un brin d'énervement derrière qui augure d'une belle crise bien explosive si on laisse son anxiété monter...

"Alors, viens, je t'emmene dans mon bureau, on sera au calme, c'est juste à côté"
"Y'aura personne d'autres que nous ?"

"Non, juste toi et moi"

"Ah.....(soulagement)...Je veux bien alors...Parce que vous savez.... J'ai la phobie des vomissements, j'ai peur que quelqu'un soit malade là..."

 

Et voilà ce jeune homme qui m'explique en chemin (visiblement rasséréné) que depuis qu'un camarade de classe a vomi devant lui, il a une peur panique qu'un enfant ou un adulte vomisse devant lui...
Cela peut prêter à sourire, mais la peur est tellement forte qu'il n'arrive plus à aller à l'école et que lorsque ses parents le "forcent", il panique, commence à s'énerver et finit dans des grandes crises de colère que ses parents n'arrivent plus à gérer.
Comme aujourd'hui où en désespoir de cause ils l'ont emmené à l'hôpital.

Sauf qu'à l'hopital, Antoine panique encore plus... Eh oui, il se sent entouré de microbe, de virus, d'enfants malades prêt à vomir, il n'arrive plus à penser à autre chose.

Mon bureau lui offre un calme relatif, il parle, il se pose, il sourit. Je crois la partie un peu gagnée. Je me trompe.
Le sentant à l'aise, je lui propose de regagner sa chambre.
Et là, l'angoisse revient... Insurmontable, massive, ingérable pour lui. C'est certain, il en est sur, il y a surement un enfant malade dans le service, un qui va vomir, là devant lui...

Et nous voilà remontant le couloir qui le ramène au service. Une heure ! Il a fallu une heure pour faire une vingtaine de mètres.
S'arrêter pour le calmer à chaque bruit bizarre. Rationnaliser ses peurs dès qu'elles l'envahissaient.
Vingt mètres à l'heure. Pire qu'une Lada de trente ans avec un moteur de tondeuse à gazon...

Antoine vient à l'hôpital soigner ses phobies mais il se sent encore plus insécurisé chez nous... Ca va pas être facile pour la suite, c'est sûr...