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16/11/2012

On disait que tu ne le dirais pas

 

« On disait que tu ne le dirais pas »

Papa boit, papa boit, papa boit…

Partout dans l’entretien, les traces de la peur, de l’impuissance, de la violence.
Tu as peur pour toi, tu as peur pour lui. Du haut de tes 9 ans, tu veux porter sur tes épaules les soucis de toute une famille.
« On disait que tu ne le dirais pas ».


Toi, tu me demandes de garder le secret. Parce que tu as bien compris que l’assistante sociale qui vient chez toi est inquiète.
Oh elle est forte celle là que tu te dis, d’être inquiète. Parce que pourtant, tu en fais des efforts pour jouer la comédie de la fille-qui-va-bien-regardez-comme-je-souris.
Tu lui dis, toi, quand elle passe l’assistante sociale, que vraiment il n’y aucun souci. Même que tu briefes aussi ta sœur pour qu’il n’y ait pas de doute.

Tu as bien compris qu’à être élevée chez un papa seul, qui boit, et qui pète un plomb dès qu’il boit, tu as bien compris qu’on allait parler placement, foyer…
Alors officiellement et définitivement, tout va bien.
Merci madame l’assistante sociale, au revoir, et à la semaine prochaine.

Sauf que tout ne va pas bien, non.
Parce que tu es grande, parce que tu comprends. Parce que tu aimes ton père et que tu vois qu’il se détruit. Parce que tu t’es investie, toute seule, de la mission de le protéger des autres et de lui-même. C’est toi qui gère, à sa place, c’est toi qui le pousse à arrêter, c’est toi qui l’engueule, c’est toi qui l’écoute…
Fille, femme de ménage, infirmière, psychologue,… Ca fait beaucoup de casquettes pour ton âge.

Alors c’est ballot mais avec tous les efforts que tu fais, papa ne va pas mieux. Papa boit de plus en plus. Papa devient même violent certains soirs.

« On disait que tu ne le dirais pas ».

On encaisse, on ferme sa gueule et on sourit à l’assistante sociale.

Un peu aussi au psychologue. Parce qu’on se rend compte subitement qu’il pourrait s’inquiéter lui aussi, alors on minimise. « Non mais ça va quand même, hein »

Mais maintenant, quoi ?
Je suis bien content que tu m’aies accordé ta confiance et que tu m’aies dit les choses.
Mais maintenant, quoi ?

C’est un fardeau trop lourd pour mes épaules de psychologue. Je ne suis pas certain de pouvoir t’aider ou d’aider ton papa tout seul.
Et je me dis qu’il doit être sacrement lourd pour toi ce fardeau si même moi adulte et professionnel, je trouve qu’il est trop lourd pour moi.

Alors je te dis qu’il faut que j’en discute avec ton assistante sociale.
Que tu es bien courageuse de vouloir aider et protéger ton papa. Mais que ce n’est pas à toi de le faire. Et que dans la normalité, c’est à lui de te protéger, et pas l’inverse.
Qu’on doit l’aider lui à mieux te protéger. Et que pour ça il faut qu’on en parle.

Ca fait peur de briser des années de silence. Cette bulle de secret qui va éclater te terrorise, je le vois bien.
Moi aussi un peu, pour te dire. Parce qu’une fois qu’on va en parler, je ne vais pas tout maîtriser de ce qui va se passer ensuite. Parce que comme toi, j’espère qu’il y a une chance d’éviter le placement. Parce que tu l’aimes ton père. Et pour l’avoir rencontré aussi, je sais qu’il tient à toi.
Y’a-t-il encore quelque chose à sauver ? Je crois qu’on se pose la question tous les deux.

« On disait que tu ne le dirais pas ».

Mais je l’ai dit. Pour ton bien.
Enfin c’est ce que je me dis.

Mais il me reste un petit goût amer de trahison que je n’aime pas bien.

09:05 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

Sacrée petit bout de bonne femme cette petite...mais oui il le fallait, il fallait l'aider.
Et j'ai peur avec elle et peur avec toi de ce que va lui réserver la suite et pourtant...il le fallait, la peur au ventre en permanence, c'est pas une vie non...repérer les habitudes "ah là il a bu" , compter les verres, craindre...

Tu as bien fait bien sûr, il le fallait.

plein de pensées...pour elle, pour toi..

Écrit par : Opale | 16/11/2012

Ce billet qui n'a d'égal, je pense, que la difficulté du questionnement, de l'incertitude que tu as du traverser.

Dans ces cas là, même si la loi peut indiquer certaines choses, le mieux est l'ennemi du bien aussi.

Cependant a travers cette décision il y a la volonté de la protéger de cela, d'un dérapage d'un soir de lui, de quelque chose de beaucoup plus grave. Nul doute que les services sociaux agiront avec tact et mesure en fonction du père.

Est ce que tu as mal fait, bien fait, on voit bien que la question n'est même plus là, tu as fais, point.
Et si le doute est le début de la sagesse, alors nul doute sage décision mon ami!

Merci pour ton billet

Écrit par : Rituximaboul | 16/11/2012

Ce billet a une portée toute particulière pour moi ... Je suis enseignante en CP et je viens de signaler un enfant maltraité, qui a été placé immédiatement... J'ai ressenti beaucoup de culpabilité, c'était un peu à cause de moi que cet enfant avait été enlevé à sa mère. Je l'ai revu, avec sa famille d'accueil, il était métamorphosé, rayonnant. Aujourd'hui je sais que j'ai fait le bon choix, j'espère simplement que sa mère fait ce qu'il faut pour changer et récupérer ses enfants.

Écrit par : Musa | 16/11/2012

Quel que soit les souffrances endurées, un enfant essaiera par tous les moyens de protéger ses parents parce qu'ils les aiment et les détestent à la fois, mais l'amour est plus fort que la haine alors il a peur de dénoncer et des conséquences, il sait qu'il sera responsable de l'éclatement de sa famille et culpabilise à cette idée. Seules les personnes à l'extérieur responsables qui agiront à sa place pourront le tirer de ce dilemme car il ne faut pas oublier que l'enfant qui continue dans cette situation risque plus tard de le payer doublement dans sa vie d'adulte.
Il est clair que celui qui prend une telle décision a peut être tendance à se mettre dans la peau de l'enfant et de raisonner comme lui, ce qui peut expliquer cette culpabilité. Je dirais que c'est une sage décision au regard de tout ce que l'enfant peut endurer psychologiquement au quotidien et le temps paraît une éternité dans ces cas là.

Écrit par : Totem | 18/11/2012

Merci à tous pour vos commentaires.

Oui, au fond de moi, je sais "rationnellement" que j'ai pris la bonne décision et que cette petite fille ne pouvait pas vivre dans cette ambiance là, que ce n'était plus possible.
Je n'aurai pas signalé la situation que je m'en serai surement voulu de ne pas l'avoir fait...

Non le truc, et vous l'avez bien compris, c'est de protéger l'enfant un peu contre son gré. Le sentiment de trahir un peu le secret de la consultation, que je pose en préalable. Bien sur je l'ai fait dans un intérêt supérieur pour elle. Mais c'est vrai que je n'aime pas revenir sur ma parole.

Écrit par : spyko | 20/11/2012

Oui, position extrêmement difficile, entre incertitude, culpabilité et devoir... Merci de nous la faire partager avec tant d'authenticité.

Écrit par : vany | 22/11/2012

Cette position difficile, les enseignants la rencontre aussi, mais c'est leur devoir de le faire car en cas d'accident et qu'il s'avère qu'ils étaient au courant de la situation, ils pourraient être tenus responsable pour non assistance à personne en danger. Mon mari travaillant en ZEP est confronté assez souvent à ce genre de problèmes et c'est toujours dur d'être obligé de trahir l'enfant mais c'est une responsablité qu'il faut assumer quand même ne serait-ce que pour le bien de l'enfant.

Écrit par : Totem | 24/11/2012

Elle en a eu de la chance cette petite, de te croiser !
Je comprends tout à fait le gout amer de la trahison que tu as ressenti et je n'aimerais pas faire ton métier ! Vraiment je n'aimerais pas.
En tous cas, tu as bien fait pour lui permettre à elle de vivre sa vie de petite fille,pour la protéger.
@bientôt.

Écrit par : Chab'Ados | 26/11/2012

Moi, petite, je savais qu'il ne fallait le dire à personne. A personne du tout.

La petite fille en moi, à la lecture du billet, se dit qu'elle a eu raison.
L'adulte que je suis, à votre place l'aurais répété aussi, en revanche.

Écrit par : val | 09/12/2012

Nul ne m'a nommé juge en Israël, mais j'avoue ne même pas pouvoir imaginer comment vous avez pu trahir ainsi la parole donnée, qui plus est à une enfant vivant une situation difficile.
Je comprends la tentation et le dilemme, mais appliquer la loi du plus fort plutôt que celle qui fonde toute possibilité de dialogue est la marque d'un mépris sans fond pour l'Autre...


Pour l'anecdote, à 7 ans je consultais occasionnellement un psy (rien d'aussi grave, mais une famille un peu lourde à porter et portée sur Freud) avec qui je m'entendais très bien. Après lui avoir révélé où je cachais un jouet piqué à mes parents (sous leur lit - j'avais 7 ans hein, je n'étais pas le roi des planques) je ne le retrouvais plus la prochaine fois que je le cherchais; évidemment je ne dis plus un mot au psy en question, qui après deux séances eu l'intelligence de comprendre qu'il ne servait à rien de continuer.
Plus d'une dizaine d'années plus tard, j'en parlais à mes parents qui me confirmèrent qu'il s'agissait d'une coïncidence et que jamais le psy en question, quelqu'un d'éminemment sympathique et respectable, n'aurait trahi le secret de la séance.
Heureusement, mes parents avaient plus de moralité que vous malgré tout, et cette histoire m'a fait perdre crédit dans cet adulte, pas dans tous les adultes.

J'ai fait parler des copines, sur des sujets aussi graves; j'en ai convaincues d'aller en parler à un psy, j'ai obtenu des confidences d'enfants (jamais aussi graves, je dois reconnaître), j'ai obtenu à force de patience leur autorisation d'en parler à d'autres adultes - jamais je n'ai même envisagé de trahir la parole donnée.

Il y a les lois que les hommes font, et il y a les lois qui font les Hommes.
Vous pensez peut-être que vous avez déshumanisée cette petite par votre infamie, et d'une certaine manière vous l'avez fait; mais c'est surtout vous qui êtes alors sortis de l'Humanité.

Écrit par : Fides | 26/10/2014

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