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20/02/2012

J'aurais pu, j'aurais su, j'aurais du

Adamma est morte. A 16 ans.
Ca fait sacrement jeune pour mourir, surtout lorsqu’on a eu une vie pourrie du début à la fin.
A la grande loterie de l’univers, il y en a quelques uns qui tirent le mauvais ticket. Adamma fait partie de ceux là. S’il y a un dieu quelque part, je le soupçonne même d’une certaine jouissance sadique. Parce que l’accumulation est par trop sordide.

Car si un réalisateur avait fait un film sur l’histoire d’Adamman, on aurait dit stop au bout de 20 minutes devant la succession de malheurs et de clichés. Trop c’est trop. Stop. Arrêtez. Ce n’est pas crédible.
Dieu ferait un piètre réalisateur.

J’ai connu Adamma l’année dernière.

16 ans. Hépatite auto-immune hospitalisée.
Une putain de saleté de maladie qui vous abime le foie petit à petit.

Adamma est donc suivie et traitée depuis son enfance.

La première fois que je rentre dans sa chambre, je me retrouve face à une ado obèse, fermée, très impulsive, ne supportant rien et surement pas l’entretien avec un psychologue.
On me demande de la voir car elle est en refus. De traitement. De l’école. Des contraintes. De tout.

L’entretien se fait sur le fil. Je sais que n’importe quel mot/attitude qu’Adamma jugerait inappropriées pourrait tout faire basculer et me flinguer toute chance ultérieure de rediscuter avec elle. J’y vais doucement.
Toute petite, Adamma a été abandonnée par sa mère, qui a eu elle-même une vie bien cabossée et douloureuse. L’enfance d’Adamma a été chaotique et je n’ai pas la place ici de m’y étendre beaucoup. On peut juste dire qu’elle a bien morflé.

Elle se retrouve placée chez une tante et un oncle qu’elle connait à peine, en compagnie de son frère.
Très vite, Adamma se révolte, elle est mal, mais n’arrive rien à en dire ,juste envoyer bouler les adultes autour d’elle et refuser tout ce qu’on lui propose. Dont ses traitements.
Les médecins arrivent à la voir, quand elle souhaite bien venir.
Le traitement est pris au petit bonheur la chance.
Les examens se dégradent à vitesse grand V.
L’oncle et la tante sont dépassés et ne savent plus comment agir.

Un premier signalement est fait à la justice devant l’inquiétude de l’hôpital pour la survie de cette jeune fille. L’accompagnement social se met en place. Adamma le refuse. Les contacts avec les assistantes sociales et les éducateurs sont conflictuels. Aucun progrès.

Elle échoue donc en désespoir de cause à l’hôpital où je la rencontre.
Le premier entretien, finalement, se passe bien.  Pour je ne sais quelle raison, Adamma me fait confiance et me déballe tout. Sa souffrance, terrible, son sentiment d’abandon, extrême. Sa colère, immense.
Je suis « content », je me dis qu’on va peut être pouvoir travailler, l’aider.
C’est sans compter ses défenses.

Au second entretien, la porte est refermée : elle va bien dit-elle, elle n’a pas besoin d’un psy. D’ailleurs le psy, c’est pour les tarés. Les médecins sont tous des cons qui n’ont rien compris à sa maladie. Les traitements ne servent qu’à la rendre malade et ne la guérissent pas. Elle veut qu’on lui foute la paix. Elle n’est pas si malade qu’on veut bien lui dire.

Finalement, elle retourne chez elle.
Idem, multiples convocations et reconvocations. La tata se dispute continuellement avec Adamma pour qu’elle accepte de revenir nous voir.

Quand Adamma revient, les choses ont empirés. Les résultats sont catastrophiques.

Il faut envisager une greffe de foie.
Elle refuse.
Les médecins expliquent, réexpliquent. Elle refuse toujours.
On se donne un peu de temps…Pendant ce temps Adamma ne prend toujours pas ses traitements.

Le temps passe. Le foie se dégrade. Et après encore x convocations, Adamma revient.
Un nouveau diagnostic tombe :cancer du foie.

Le projet de greffe même devient hypothétique. Il reste un mince espoir de pouvoir faire quelque chose : il faudrait qu’elle aille sur Paris.
Nouvel entretien avec Adamma. Le médecin m’appelle car il pressent que cela va être difficile.

Annonce de cancer. Adamma ne bronche pas.
Annonce d’hospitalisation sur Paris. « Non ».

Ré explication. J’interviens, le médecin intervient.
Et tout à coup, mince espoir, une porte s’entre-ouvre.

« Alors…. Je peux…Je peux en mourir ? » dit Adamma, d'un coup, les larmes aux yeux.

« Oui… C’est ça qui  nous fait peur, en effet », dit le médecin

Adamma s’effondre et pleure en silence.
Intérieurement, je me dis qu’on a peut être franchi un cap. Ca y est, elle n’est plus dans le déni, la toute puissance quant à la maladie. Elle accepte peut-etre d’entendre.

 Le médecin fait les papiers, évoque l’hospitalisation à Paris… On se dit au revoir. On y croit.

La semaine d’après, coup de fil affolé de la tante.
Adamma refuse de se faire soigner.
Ou alors, comme elle le désire. Elle ne veut pas dormir à Paris. Elle veut être hospitalisée tel jour.
Elle ne veut pas tel ou tel traitement.
Et puis elle dit qu’elle n’est pas si malade.
Les défenses sont retombées, massives. Le pont levis s’est refermé sur la forteresse. Imprenable.

Je propose une consultation. Elle n’y viendra jamais.
Le médecin ne la voit plus. Coups de fils avec la tante.

Le médecin parisien se lasse des multiples convocations auxquelles elle ne se rend jamais. Il laisse tomber. Il ne l'aura vu qu'une seule fois.

Et puis, il y a quelques mois, Adamma arrive aux urgences, cachectique.
C’est la fin. Tout le monde le sait, les regards sont sombres. On a échoué.

Adamma nous regarde, affolée. A voir nos mines, l’absence de l’urgence habituelle autour d’elle, l’absence de projets… Elle comprend.
C’est trop tard, elle le sait, elle le voit, elle a déconné, elle s’en veut. Surtout elle a peur.
La mort qu’elle a rejetée, déniée, repoussée au loin pendant des mois, la mort est là, à sa porte. Elle le sent dans son corps et dans nos yeux. Elle voit son impuissance. Elle voit la notre.

On ne fait « rien » parce qu’il n’y a rien à faire. Ce rien est effrayant pour elle comme pour nous.
Enfin rien n’est pas complètement rien, il y a la mise en place d’un projet de soins palliatifs. Mais rien par rapport à l’effervescence habituelle qu’a toujours connu Adamma.

Dans un dernier sursaut, Dieu se réveille un peu et se dit que l’histoire a été un peu trop glauque. Il décide d’épargner à Adamma une agonie longue et douloureuse.

Adamma nous quittera très rapidement. Entourée de ce qui reste de sa famille.

Cette histoire m’a marqué plus qu’elle ne devrait.
Parce que je sais que la clef se situait dans l’histoire d’Adamma, dans ses souffrances. Quelque part bien bouclée dans son psychisme.
Parce que je sais que si j’avais pu y avoir accès un tant soit peu, j’aurai peut être (et je dis bien peut être) pu infléchir ses actes.

Je me demande si j’ai fait tout ce que j’ai pu. Et je ne sais pas.
Je me demande comment en 2012 on peut mourir de quelque chose qui peut se guérir. Je me demande si simplement, elle ne voulait pas partir et que je n’ai rien à en dire ni à en juger.

J’aurai voulu que les derniers regards d’Adamma ne me poursuivent pas comme ils me poursuivent.

09:23 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (24) | |  Facebook

Commentaires

Quelquefois, il n'y a pas de clef...
Bon voyage à Adamma, et plein de pensées à ceux qui restent.

Écrit par : Dr YannnSud | 20/02/2012

Ce n'est pas à vous que je vais apprendre que l'on ne peut pas aider quelqu'un qui ne veut pas s'aider soi-même ..et même si l'on se dit que cette personne ne le veut pas parce que..parce que trop de souffrance, trop de désamour pour arriver même à ce désir de s'aider...
Son histoire ressemble à un appel au secours incessant, mais ce n'est certainement pas vous qu'elle appelait n'est ce pas ? Et oui, à sa façon, elle a aussi fait un choix et c'est important ce libre-arbitre..
Vous avez fait au mieux de ce qu'il vous était possible de faire à ce moment là et c'est l'essentiel,
Mais je comprends que cela vous poursuive..je vous souhaite que cela s'apaise, que vous y trouviez un sens, une pierre à l'édifice, pour vous et ceux que vous accompagnez.

Écrit par : Passante | 20/02/2012

Refuse-t-on la réalité quand on refuse un traitement aussi lourd qu'une greffe d'organe ou un traitement lourd? Ne la refusons nous pas quand on accepte ce type de traitement? La maladie doit-elle toujours être l'occasion de se transfigurer?
Dans certaines lourdes maladies avec de lourds effets secondaires et des traitements à lourdes répercutions cette question restera longtemps ma grande interrogation.

Si choisir c'est renoncer, en quoi ne voulait-elle pas que la médecine touche? Souffrir c'est aussi le moyen simplement d'exister aux yeux d'un autre, des autres, quand sa propre existence n'est qu'anehantissement (le H est volontaire pour Hanter). Je ne t'apprends rien :)

Tes rappels à Dieu me font largement penser au livre de Job (plutôt dans le coté Hébraïque ainsi que pour son prénom d'Adamma) et les épreuves qu'il impose à cet homme au travers de la destruction des biens, la souffrance sur les autres et enfin sur Job lui même; l'épreuve de sa foi et signifie à ce dernier que sa vie n'est qu'en interaction avec des choses supérieures le dépassant.

Je ne sais pas si Adamma (et ces patients qu'on rencontrent) ont fait un bon choix ou une erreur. Cependant je crois que même si erreur il y a, nous avons tous le droit d'en faire et que cette erreur ne l'amène pas à la mort en tant que telle, la mort faisant partie d'une Vie, ce choix l'aura amener a remplir les dernières lignes de SA Vie.

Pour tous ces patients qui auront fait des choix autre que les "bons" choix qu'on leur proposaient. Je me dis que le mieux est l'ennemi du bien et j'ose espérer au fond de moi qu'ils sont mieux ailleurs que l'ici ou nous sommes.

Avec toute ma solidarité de soignant (et un peu de pitrerie)

Écrit par : ragou37 | 20/02/2012

merci pour ce texte magnifique qui de nouveau, explore bien toute la difficulté de notre humanité dans un métier où l'on aimerait bien être sur humain des fois...

Le désir de mort, les méandres de l'esprit, ces défenses, ses choses qui nous protègent malgré nous... une histoire dramatique, mais dans vos écrits, j'ai pu voir l'humanité de cette jeune personne alors qu'elle a tout du CAS. Je crois que c'est un bel hommage que d'avoir rendu son humanité à un patient.

Écrit par : Minimoiz | 20/02/2012

Je n'ai pas de mots assez forts pour te dire comme je suis bouleversée, comme je pense à Adamma et comme je pense à toi.
Tu as fait tout ce que tu pouvais, mais aucun psy, même le meilleur du monde ne pourra jamais aider quelqu'un qui n'est pas en mesure de l'accepter...
En pensées je te serre dans mes bras.

Écrit par : Opale | 20/02/2012

histoire très touchante.

Écrit par : forum psychologue | 20/02/2012

Merci pour ce beau récit et de nous transmettre votre expérience face à ce sentiment d'impuissance. Je trouve, comme Minimoiz, que vous donnez beaucoup d'humanité à cette jeune fille et que c'est un bel hommage.

@ragou37 : Je ne suis pas persuadée que l'on puisse parler de choix, et en particulier de libre choix, dans ce cas. J'ai plutôt l'impression de quelqu'un qui n'a jamais pu choisir, parce qu'elle n'a jamais pu être informée. Je n'ai pas l'impression que ce soit la faute des soignants, au contraire, mais pour être informée et choisir, encore faut-il le vouloir et lever, ne serait ce que quelques temps, ses défenses.

Le fait de refuser, en connaissance de cause, une greffe, ou une dialyse à vie, ou un traitement contre le cancer très invasif, surtout s'il ne s'agit que de prolonger la vie, c'est quelque chose de tout à fait compréhensible. Mais cela rejoint aussi l'interdiction de l'obstination déraisonnable qui est prévue et qui devrait être appliquée.
Pour le reste, entre les mouvements sectaires, et les couacs de communication et de dialogue, il y a quand même beaucoup d'évènements qui sont de vraies erreurs : des choix qui n'en sont pas.

Écrit par : commeunejuriste | 20/02/2012

A mon avis, tu as fait tout ce que tu pouvais et c'est bien là le problème. Vous avez multiplié les aides, les tentatives mais elle ne pouvait les saisir.
Pourquoi ? Tu ne le sauras pas.
En tous cas, je comprends que ces derniers regards te poursuivent. Il est toujours difficile de ne pouvoir agir.
Pour qu'ils cessent de te suivre, de te hanter, essaie de regarder devant, du côté de la vie pour poursuivre au mieux l'accompagnement de ceux qui te sont confiés.
Tes mots sont si touchants que tu ne peux qu'aider !
Je pense bien à toi dans cette situation bouleversante.

Écrit par : Chab'instit | 20/02/2012

Juste un petit mot pour te dire combien tes mots m'ont touchés. Combien je comprends tes questions, peut-être un peu ton indignation, ta colère. Je ne suis pas psychologue. Juste une infirmière qui a passé quelques années en pédiatrie. Et qui sait combien c'est difficile parfois de comprendre l'attitude de certains adolescents. Ceux dont le passé médical/personnel/émotionnel est tellement chargé qu'ils refusent tout. C'est terrible le sentiment d'impuissance qu'on a face à eux. Et pourtant, je suis persuadée, à te lire, que tu as fait "tout" ce que tu pouvais. Même si tu n'y crois pas toi même. Il y a parfois des clés qu'on ne veut pas, qu'on ne peut pas, donner. Parce qu'on a trop peur...Parce qu'ouvrir certaines portes feraient encore un peu plus mal... Je suppose que je ne t'apprends rien, cela doit faire partie de ton quotidien, ces serrures récalcitrantes.
Je te lis souvent, et ce que je vois de toi, c'est un homme qui aime profondément ce qu'il fait, qui a réellement trouvé sa voie. Qui aime l'humain. Avec ses faiblesses, ses forces et des failles. N'oublies pas tous ceux que tu as réussi à aider avant. Et qui sait, peut-être as-tu aussi aider Adamma ?

Écrit par : tatooide | 21/02/2012

Très peu à ajouter : juste des o n d e s d e d o u c e u r, pour vous, spykologue...

Écrit par : lune | 21/02/2012

juste des o n d e s de d o u c e u r s...

Écrit par : lune | 21/02/2012

Bien chèr(e) commeunejuriste

Quand je parlais de choix je parlais bien évidement d'un choix conscient et/ou inconscient le choix n'est pas qu'une expression consciente des choses et c'est en ça que je parlais aussi du pouvoir d'exister aux yeux des autres dans son choix inconscient dans une des choses qui lui reste le contrôle à son corps, volontaire ou non, bien ou non, le jugement n'est pas la question.

Je pense, avec le respect qu'il vous incombe, que le libre choix est une chimère une croyance d’administratif et de juriste, sommes-nous réellement libre des choix qui se posent à nous?
Un exemple concret un témoin de Jéhovah ayant besoin d'un transfusion a le "choix" d'accepter de vivre avec une transfusion et d’être exclus de son groupe donc mort socialement. Ou de mourir, accepter par sa communauté. (exemple pour rebondir sur le coté sectaire, néanmoins problème récurrent chez les soignants). Le choix est une conception, un concept.

Il ne faut bien évidement pas sombrer dans la facilité de la non-information, mais pour annoncer différentes choses dans mon exercice, l'information se base sur la conception du patient, ses représentations. Ses choix, non choix, (n'étant pas forcement accessible pour moi), conscient ou non restent ses choix.

Bien-à-vous

Écrit par : ragou37 | 21/02/2012

@ragou37

Votre réflexion montre bien l'intérêt de la société à ne pas être dirigée uniquement par des juristes !

Vous avez raison sur l'aspect totalement théorique de la notion de libre choix et même d'information qui, de toute façon, sera toujours entendue avec la subjectivité et dans le contexte de la personne qui la reçoit, avec ses moyens, son passé, et sa vision.

Vous avez parfaitement raison sur le fait qu'a aucun moment on ne peut juger de la décision du patient et sur le fait qu'un choix n'est pas forcément une décision, explicite et exprimée, mais plutôt une direction prise par la personne, un choix parfois par défaut, par opposition, une sensibilité qui s'exprime à un moment. Le libre choix est celui qui est fait sans contrainte extérieure, mais avec les moyens, forcément limités que chacun possède et le peu de marge qui s'offre à nous.

Pour l'exemple que vous prenez, le témoin de Jéhovah qui fait finalement un choix de mourir est une personne qui, en connaissance de cause, a pris une direction et a, d'une certaine façon, donné un sens à sa vie et à son engagement. Il reste cohérent avec ses idées, sa communauté, ses croyances et ses choix et je crois que le droit doit/devrait respecter ce choix, puisque c'en est un.

Je trouvais juste que vos propos ne s'appliquaient pas exactement à la situation de l'article de spykologue car, dans ce cas précis, j'ai l'impression que la très jeune patiente n'a pas pu mesurer, vraiment, les conséquences de ses choix. Parce qu'elle était trop jeune, parce que son état s'est dégradé petit à petit et parce que sa vie et son entourage ne lui avaient peut être pas donné les moyens de vouloir faire un choix et de se battre.
Lorsqu'elle dit "Alors, je peux en mourir ?", j'ai eu l'impression, peut être fausse, qu'elle réalisait beaucoup de choses bien trop tard. Peut être que c'est un choix inconscient de ne pas avoir voulu voir la vérité plus tôt. Mais pour un certain nombre de cas, je trouve que la notion de choix, même inconscient, s'applique mal comme pour les enfants/jeunes ados, les personnes vulnérables ou ayant une déficience intellectuelle, les personnes embrigadées dans une secte...
Mais peut être est ce un jugement de ma part !

En tout cas, je suis intimement persuadée, comme tout le monde, qu'il ne s'agit clairement pas d'une erreur médicale ou d'un manque d'information, d'accompagnement ou de présence des professionnels qui ont fait tout ce qu'ils ont pu.

J'avais un autre exemple en tête qui est celui de l'IMG, à la suite d'une pathologie découverte sur un fœtus au delà de 6-7 mois de grossesse. Quel est vraiment le choix de parents qui découvrent, si tard, une pathologie grave ? Peut-on vraiment parler d'un choix pour eux, et pour la femme, qui pourrait interrompre la grossesse de ce qui est maintenant l'équivalent d'un bébé, qui pourrait vivre en autonomie ? (l'expression est volontairement malheureuse...)
Plus pervers, la société qui propose ce choix à une mère/aux parents et qui demande à des soignants de se prononcer : Dans quelle situation les met-elle ? Est ce un progrès ?

Pour autant, avec la relativité que cela impose, je crois qu'il faut parler de choix, et même de libre choix, même si celui-ci est d'une incroyable difficulté et que, finalement, il n'y a pas de bonne solution. La liberté individuelle exige que ces choix existent, et soient autorisés.
Il ne s'agit pas, pour reprendre vos termes, d'être libre des choix qui se posent à nous, mais plutôt de prendre la liberté de ne pas subir ces choix, d'avoir l'impression (peut être factice) d'en être acteur.

Je pense que c'est difficile à assumer, mais néanmoins nécessaire si l'on veut vraiment parler d'un Etat de droits et de libertés.

Écrit par : commeunejuriste | 21/02/2012

En lisant l'histoire de cette jeune fille écorchée vive, me vient l'histoire de ma soeur, un peu le même genre de problème il y a un an mais qui s'est terminé un peu mieux parce que la porte sur laquelle tout le monde cognait en vain a volé en éclat lors de sa dernière hospitalisation et le psy à pu souffler enfin. Tout ça pour dire que les soignants n'y peuvent rien tout comme la famille quand la porte est blindée, parce celui qui est derrière n'est pas en mesure de l'ouvrir à cause du poids de la souffrance qui est plus fort que lui. Aujourd'hui Adama repose en paix, c'est ce qu'il faut se dire et que si un Dieu il y a, il n'est pas responsable des affaires humaines, car chaque naissance est une loterie sur tous les plans.

Écrit par : Totem | 22/02/2012

Une bien triste histoire. De celle que l'on rumine sans cesse en se demandant si tout a été fait. J'en ai un certain nombre en tête avec des regrets pour certaines. Elles nous accompagneront jusqu'à la fin.

Écrit par : GeekMédical | 23/02/2012

Pareil pour moi, je me souviendrais toujours de ce patient qu'on arrivera pas à soigner parce que maladie orpheline et au moins 50 années de recherche avant d'espérer trouver ne serait-ce qu'un traitement symptomatique.

Pour vous donner une idée, il souriait. La cheffe de service a expliqué très joliment son comportement si apaisé (en apparence, il m'a confié ses angoisses et vivre avec était à la limite de l'insoutenable à l'époque) : c'est simple il se fout de nous. De notre agitation à faire au mieux. La suite il la connait : il va mourir et tout nos bavardages de médecin n'auront servi à rien. C'est dur avec les adultes. Très dur avec les enfants. Insoutenable avec les ados. Je sais pas pourquoi, peut-être que je me sens plus proche d'eux vu mon jeune âge, mais quelque part il y a la confrontation entre l'horreur d'un ordre naturel barbare et l'étape clé de la construction de l'être qu'il va être dans les 30 prochaines années (jusqu'a la crise de milieu d'existence ^^).

C'est le deuxième patient qui m'a fait pleurer, des larmes de rage. Toute la littérature médicale existante, toute mes capacités ne pouvaient l'aider.

Il va mourir dans le courant de l'année.

Bon courage, je sais comme c'est dur.

Écrit par : Yop | 04/03/2012

Hummm... Où était Dieu dans tout cela? En train de se marrer comme un grand pervers sadique disais tu? Fais gaffe tout de même dans certains pays tu serais passible de la peine de mort pour avoir dit ça...

Cela me fait penser à une histoire... Qui pourrait être transposable à celle d'Adamma.

Un type entend à la radio qu'une inondation menace son village...
Il prie... Il croit que Dieu le sauvera s'il prie...

Quand la sécurité civile vient sonner chez lui pour l'évacuer, il les envoie balader... Il a la foi, Dieu saura épargner sa maison s'il prie comme il le faut...

Quand l'eau envahit son rez-de-chaussé, et que les pompier viennent le chercher en barque il les repousse! Il a la foi, il prie, Dieu le sauvera...

Quand l'eau summerge sa maison, il trouve refuge sur le toit, mais repousse encore l'hélico! Dieu va arriver, il le sait... Il a la foi, il prie...

L'eau monte tout de même et il meurt noyé.

Il se retrouve devant Dieu. Il éclate de colère et lui dit: "Où étais-tu salaud! Je n'arrêtais pas de te prier, de t'appeler et tu m'as laissé mourrir!"

Dieu lui répond l'air accablé : "Mais... L'annonce à la radio... La sécurité civile, les pompiers et l'hélicoptère? Qui les avait envoyés vers toi à ton avis?"


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Evidemment Spyko la mort d'Adamma est bien triste.

Mais la mort de celui qui aurait pu lui donner son foie l'est toute autant... Comme l'aurait été celle de celui qui ne l'aurait pas reçu à sa place si Adamma en avait bénéficié. C'est pour cela qu'il est éthiquement difficile d'imposer une greffe à quelqu'un dont on ne sait pas s'il pourra la tolérer correctement... D'autant qu'après une greffe, le traitement anti-rejet à prendre nécessite lui aussi beaucoup de rigueur.

La maladie et la mort... Cela n'est pas une question de justice. Mais elle ne manque pas de renvoyer le soignant à son impuissance ou de révolte.

Faute d'éléments cliniques suffisants... Il nous sera difficile de pouvoir interroger en effet la dimension ordalique de la position d'Adamma, ou de savoir si elle s'aimait encore suffisamment pour avoir encore envie de vivre.

Ce désir toi et quelques autres... Vous l'aviez pour elle. C'est frustrant que parfois les jeunes dont nous prenons soin ne veillent pas s'approprier ce désir que nous avons pour eux. Et cette frustrations ne peut être que d'autant plus forte que les conséquences de ce refus ont été définitives.

Bon courage collègue.

Écrit par : Jack | 06/03/2012

"Ce désir toi et quelques autres... Vous l'aviez pour elle. C'est frustrant que parfois les jeunes dont nous prenons soin ne veillent pas s'approprier ce désir que nous avons pour eux"

Adamna n'a pas eu le temps de se faire greffer un "désir" avant que son foie ne lâche.
Accepter un corps étranger au sien ne serait pas non plus allé de soi.
16 ans, déjà tant de soins, mais pas de racine.

Écrit par : Miss | 10/03/2012

Pourquoi culpabilisez-vous ? Vous avez fait tout ce que vous pouviez faire.
Il est évident que cette jeune fille se sentait bien dans le déni, et il est probable qu'elle trouvait l'attention qui lui manquait dans cette comédie du "mange ta soupe! Non!" Elle aurait été malheureuse si on l'avait obligé à jouer une autre comédie.
Son regard apeuré face à la mort ? Il est le même que celui de tous ceux qui n'y ont pas été préparés. Rien à voir avec votre prétendu "échec" en tant que médecin.
Le problème n'est pas de mourir jeune ou vieux, mais d'avoir trouvé une sérénité dans sa vie, qui passe, à mon avis, par l'acceptation à la fois des plaisirs et des souffrances que l'on vit.
Amicalement.
Stéphane

Écrit par : témoin | 11/03/2012

Rhalala! C'est ce genre de comportement égoïste de la part de patients inconséquents à qui tout est dû qui pourrit les stats de notre hôpital!
^^

Écrit par : Pédopsy | 12/03/2012

Cette histoire est très touchante. Il faut un peu ou beaucoup de temps pour bien vivre avec ce souvenir. Il y a des patients "médicaux" qui peuvent être sauvés. On le sait, on le veut. Mais notre patient doit accepter notre aide et celle des médecins. Je ne suis pas sûre que ce "choix" dépende de l'âge. Il y a des jeunes adultes qui fonctionnent toujours comme des ados: encore étudiants, dépendants en partie des parents et surtout au passé "tranquille". Je ne trouve pas le mot approprié, je l'aurai quand mon com sera publié.
Et puis il y a ces ados de 15, 16 ans au passé tumultueux. Ils ont connu la violence ou la maladie ou la mort d'un être cher parfois les trois. Ajoutons à cela l'absence de relation affective et cela nous donne un petit être qui connaît mieux les vicissitudes de la vie que certains adultes. Et un jour découverte d'une maladie grave qui peut être soignée mais il faut accepter l'aide proposée et il faut vouloir vivre. Continuer à vivre cette vie pourrie et ce en l'absence d'identification "maternelle". Heureusement c'est parfois possible, si la porte est entr'ouverte on peut la pousser en douceur mais elle peut aussi se claquer définitivement. Cela fait très mal de nous pouvoir aider un patient "curable". On se dit toujours "et si....". Quand le sort s'acharne, on peut avoir envie d'abandonner. Ce choix peut n'être que temporaire quand il existe des liens affectifs forts.
Je pense, par ailleurs, qu'il est de notre devoir d'informer au mieux le patient. Nous l'accompagnons ensuite quelque soit son choix.

Écrit par : demoisellelibellule | 25/03/2012

Bonjour, cette histoire est très triste, et j'imagine de la part d'un professionnel vécue comme un échec. En ce qui me concerne, n'étant pas professionnel de santé, donc plus démuni pour prendre les bonnes décisions, j'ai vécu une expérience très traumatisante, face à quelqu'un qui se cachait de sa famille pour mourir, et j'ai essayé de rétablir le contact entre elle et ses frères et soeurs, mais j'ai sans doute fait une erreur, et j'en garde un sentiment de culpabilité terrible. En effet cette femme j'avais vécu 16 ans avec et nous gardions une relation privilégiée. Ayant décidé de se cacher chez son fils, seulement lui et moi étant au courant, cela m'a terrorisé, et j'ai cru que sa famille pourrait apporter une aide. Alors j'ai laissé filtrer une information. Du coup elle m'a maudit et coupé tout contact et a mis encore 15 mois à mourir d'un cancer qu'elle refusait de soigner. Elle avait 53 ans. Je ne sais plus que penser face à la souffrance de ceux que l'on aime. Les aider ou croire les aider et culpabiliser parce que on l'a fait contre leur volonté, ou s'en désinteresser car leurs réactions nous sont tellement étrangères et culpabiliser encore plus. Je ne sais vraiment pas et ces derniers 15 mois de silence ont débouché sur une terrible sensation culpabilité de ma part le jour des obsèques. Luc

Écrit par : lucbertrand | 08/04/2012

C'est difficile de ne pas être poursuivi par une telle histoire... Parce que lorsqu'on ne peut accompagner vers la vie, on accompagne vers la mort... Et on se dit qu'on a "au moins" pu faire quelque chose... Mais sa souffrance qu'elle avait enfermée ne lui aurait pas laissé le temps... il aurait fallu guérir l'âme avant le corps... et elle ne le pouvait pas... Qu'elle repose en paix et que le temps apaise vos regrets...

Écrit par : zeb' | 09/04/2012

Bravo pour ton texte et ton empathie,c'est toujours dur de vivre ce genre de situations... Même si comme l'a dit quelqu'un plus haut, on ne peut aider que celui qui le souhaites.
J'avais une discussion très intéressante avec la psychologue de mon service il y a quelques jours sur le désir de mort inconscient que tu évoques à mi-mots à la fin, tu me l'a rappelée, merci à toi pour ce texte si touchant

Écrit par : Stitchette | 19/04/2012

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