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19/01/2012

Ce que l'on dit et ce que l'on tait

Tu l’avais bien caché.

Sans le savoir, tu avais choisi la meilleure façon pour que je n’aie pas de soupçons : mettre en avant les symptômes et le retentissement. Ne pas chercher à les dissimuler.

Parce que, sinon, je me serais interrogé, si j’avais senti ça et là, des souffrances, des comportements, des défenses inexpliquées. Je me serais dit qu’il y avait là quelque chose que je ne saisissais pas, j’aurai mal compris ces dissonances entre le discours, les émotions, les défenses…
Mais dès les premiers rendez-vous, tout était là. Un bel état de stress-post traumatique, massif, précis, comme dans les livres.
Des réminiscences, des évitements, des troubles neurovégétatifs, un glissement chronique vers des affects dépressifs, une atteinte narcissique.
Des scarifications, qui étaient d’ailleurs le motif de ta venue à l’hôpital.

Et tu m’as tout dit, dès le premier entretien. De ces anciens conflits entre tes parents. De ces souvenirs où ton père avait manqué de tuer ta mère. De ces scènes qui revenaient sans cesse dans ta mémoire.
J’avais toute les explications, tout pour comprendre. Les souvenirs traumatiques et les symptômes qui allaient avec.

Sauf que, malgré le fait que tu arrivais à reparler en long, en large et en travers des scènes traumatiques, les symptômes ne bougeaient pas.
Tu te plaignais de ton irritabilité, de tes difficultés de concentration, de ton humeur fluctuante. Les scarifications qui étaient parties à un moment revenaient.

J’aurais du m’interroger. J’aurais du me dire qu’il était quand même étrange d’avoir pu tout raconter, en détail, d’avoir pu travailler sur ses souvenirs longuement,  et que cela ai pu avoir aussi peu d’effet. J’aurais du me demander ce qu’il pouvait y avoir derrière toutes ces défenses que tu avais dressé…
Mais les scènes traumatiques étaient tellement sur le devant de la scène, tellement potentiellement traumatiques (une tentative de meurtre de sa mère sous les yeux impuissants d’un enfant me semble une bonne définition du traumatisme tout de même), bref, le souvenir traumatique prenait tellement de place que je n’ai pas cherché derrière.

Ce qui t’arrangeait peut être.
Tu n’as pas inventé la tentative de meurtre.
Tu n’as pas inventé le traumatisme qui allait avec.
Mais je pense qu’à un moment, il est devenu arrangeant. Parce qu’il expliquait tellement bien tous les symptômes qu’il n’était plus nécessaire de parler du reste.

Le reste qui était loin d’être anecdotique puisque tu avais été victime d’abus sexuels.
Puisque les scarifications ont commencé après ces abus.
Mais je n’en savais rien et tu ne m’en avais rien dit.

Tout ce que tu me confiais expliquait tellement bien ta souffrance que je n’ai pas cherché ailleurs.

Je m’en suis un peu voulu quand même quand j'ai su. Je me suis dit qu’on avait tourné autour de cela pendant des mois et que je devais être un bien mauvais psychologue pour n'en avoir rien perçu.
Puis je me suis dit que, peut être, c’est ce que ce n’était pas le moment pour toi.
Qu’il fallait que tu sois prête à le dire, que tu sois en confiance, que les défenses que tu avais patiemment construites pendant des années veulent bien se baisser un peu.
Que tout ce temps n’a pas été du temps perdu mais le temps nécessaire pour pouvoir penser et dire les choses.

Maintenant que tu m’as confié cela, les choses ne sont pas réglées. Car tu t’es confié a minima pour cette première fois. Car tu te refuses à la moindre démarche judiciaire.

Je t’ai expliqué qu’il faudrait qu’on en parle à la justice à un moment.  (je n’ai pas signalé de suite car les faits sont anciens, la jeune fille n’est plus confrontée à son agresseur et donc il n’y a pas de caractère d’urgence … Mais la loi impose de toute façon un signalement à la justice sur ces faits, qu’il faudra bien faire à un moment).
Je t’ai dit qu’on allait prendre le temps qu’il faudrait,  sur les prochaines séances, pour poser des mots sur ce qui t’es arrivé. A ton rythme. Mais qu’il fallait le faire sinon ce souvenir continuerait à te pourrir et te tuer à petit feu.
Tu n’étais pas ravie, mais tu n’as pas dit non.

Je veux croire que c’est parce que tu as décidé d’affronter la réalité et d’y faire face.
Alors pour les séances à venir,  j’ai envie d’espérer avec toi.

 

(la note fait suite à "S'agit d'apprendre à ne pas être heureux", qui parlait de la même jeune fille,à l'époque où j'ignorais ce qui lui était arrivé)

08:23 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (32) | |  Facebook

Commentaires

Je suis un petit peu surprise par la fin de votre témoignage, concernant son refus de porter plainte et de mener une action judiciaire. En tant que professionnel (et personne extérieure), vous avez effectivement une obligation de signalement puisque les faits étaient commis sur une personne mineure à l'époque (article 434-3 et article 226-14 du code pénal).

Par contre, une victime n'est jamais obligée de porter plainte (et encore heureux), c'est un choix personnel. Est ce que le fait de lui dire qu'elle sera "obligée d'en parler" n'est pas plutôt de nature à la culpabiliser et à la rendre obligée d'assumer ce qu'elle a subi ?
Je veux dire, le signalement la concerne, et il est normal que vous l'en informiez. Mais ce n'est pas forcément son problème et ça ne l'oblige pas à témoigner.

J'ai connu quelques personnes qui avaient été très perturbées par le fait que leur psychologue les "obligeaient à porter plainte", selon leurs propres termes. J'imagine que ce réflexe est tentant mais il me semble assez inquiétant d'imaginer que FORCEMENT, si une personne décide de ne pas porter plainte, c'est qu'elle n'a pas réglé le problème. Et qu'a contrario, s'il y a une démarche judiciaire (et une condamnation...), c'est que la victime aurait réussi à passer à autre chose.

J'ai l'impression que c'est un a priori de personne extérieure, totalement déconnecté de la réalité.
Mais peut être que j'ai mal compris ?

Écrit par : soiz | 19/01/2012

C'est intéressant d'avoir des retours sur des histoires anciennes, même s'ils sont aussi tragiques que celui-ci. Difficile de commenter un texte pareil, alors juste : bon courage pour vous et cette jeune personne.

Écrit par : Pocot | 19/01/2012

@Soiz
Il y a deux versants à la réponse que j'ai adopté face à cette jeune (et en me relisant ce n'était pas assez clair effectivement)

- Un versant judiciaire : étant mineure, je suis obligé de faire un signalement des faits à ma connaissance. Ceci dit, dans la procédure, elle n'est absolument pas "obligée" de parler et ce n'est pas non plus ce que je lui ai dit. C'est une obligation qui m'est faite à moi, point.

- Un versant psychothérapeutique : et c'est là où je lui ai dit qu'il faudrait, à plus ou moins long terme, pouvoir en parler : si elle veut aller mieux, ce n'est pas l'évitement des souvenirs, le silence qui va l'aider. Il faudra bien à un moment pouvoir dire les choses, ce qui l'a choqué, ce qu'elle a vu, entendu, ressenti, etc...
Mais je n'ai pas parlé d'obligation. J'ai dit qu'on essaierai d'aller à son rythme, qu'elle me dise si à certains moments c'était trop lourd.
Je pense qu'elle a bien compris que le silence la rongeait de toute façon.

@pocot : merci de votre message !

Écrit par : spyko | 19/01/2012

Je comprends mieux la situation.
J'ai l'impression que cette obligation légale qui vous ait faite est finalement assez regrettable et incite au mélange des genres. Que vous soyez obligé de faire cesser une situation actuelle, d'accord. Mais qu'un signalement pour des faits passés et sans urgence vous soit faite, quand bien même la personne est mineure, j'ai l'impression que c'est contre productif.

Sur le versant psychologique, il semblerait que sa carapace se fissure un petit peu. Dans ce genre de cas, la personne a t-elle besoin de beaucoup en parler pour aller mieux ou est ce que quelques mots peuvent suffire ?

En tout cas merci pour ces articles et témoignages qui sont vraiment très enrichissants.

Écrit par : soiz | 19/01/2012

Un nouvel article youpi ;)

Je viens de comprendre donc qu'il s'agit de la petite de l'autre article, cette petite avec sa volonté de tenir à tout prix, ne pas craquer etc..

Une chose peut-être à vérifier auprès d'un avocat...
Pour moi signalement = lancement d'une enquête = audition de la mineure et pour ça on va absolument pas lui demander son avis, elle sera obligée d'aller à cette audition même si on ne peut pas la forcer à ouvrir la bouche.
Si tu ne lui as pas déjà dit, ça sera important de pouvoir lui dire que ça, elle n'aura pas le choix... (rien qu'à l'écrire je ressens la violence d'être obligée à ça après avoir été obligée à ces actes, bref....)

Plein de courage à cette petite ado pour la suite de sa thérapie, pour mettre les mots si difficiles sur des souvenirs qui le sont tout autant.
Mais elle est bien accompagnée sur le chemin thérapeutique :-)

Écrit par : Opale | 19/01/2012

Petite précision quand même suite au commentaire d'Opale. Si elle ne va pas à une audition obligatoire, le juge peut l'y contraindre, mais ce n'est pas automatique (et donc ça se plaide).
Il faut compter sur l'intelligence du juge...

Écrit par : soiz | 19/01/2012

Il faut (mais donc à vérifier à un avocat ) forcément qu'elle soit entendue par la police, c'est le minimum du minimum..

Écrit par : Opale | 19/01/2012

"Je crois que finalement, seule Sarah me dira un jour ce qui est bon pour elle."

Tout est là.

Vous le saviez, malgré tout, que son chemin n'était pas parcouru.
Le cerveau est infini dans sa capacité de déni. Il lui a fallut dépasser le clivage de sa personne, conséquence logique d'un abus. Vous l'aviez très bien ressenti aussi :

"j’aimerai bien qu’elle recolle un peu plus à ses émotions, qu’elle soit plus dans le ressenti et moins dans l’évitement et l’agir."

Vous n'aviez pas le mot à mettre sur votre intuition.

Soyez en remercié, pour elle et pour tous ceux qui un jour, arrivent à se re-construire parce que quelqu'un était là pour parler et prendre le temps. C'est votre accompagnement qui l'a aidée à prendre le chemin de la vérité.

Écrit par : Nina | 19/01/2012

@Soiz : un lien vers les obligations de signalement. Pour les faits sexuels à l'encontre de mineurs, voir le paragraphe 2 : http://www.violences-sexuelles-info.fr/signalement.htm

Cependant obligation de signalement ne veut pas dire le faire dans la minute et n'importe comment. Cette jeune fille n'étant plus en contact avec l'agresseur, on va essayer le plus possible d'aller à son rythme et de l'accompagner dans cette procédure judiciaire.

@Nina : merci d'être aller voir dans mes anciens billets ! Effectivement, en me relisant, le doute était sûrement là sans que j'arrive à bien le formaliser dans ma tête.

Écrit par : spyko | 20/01/2012

Oui c'est justement le lien que j'ai moi-même consulté. Je connais cette obligation même si je ne suis pas forcément convaincue de son utilité, c'est ce que je voulais dire.

En espérant que vous arriviez à trouver, ensemble, une solution qui lui convienne et lui corresponde

Écrit par : soiz | 20/01/2012

Il faut absolument qu'elle soit entendue par la police...

... et tant pis si elle en crève. Elle n'avait qu'à se taire.

Je suis brutale. Je sais. Mais, quelque part, j'ai du mal avec cette "obligation de signalement" qui va à l'encontre du secret médical, et qui peut empêcher - non, qui empêche - bien des "mineurs" (je mets le mot entre guillemets, parce que je le déteste) de parler. Pourquoi une gamine n'aurait-elle pas droit au secret médical, si elle le désire, et qu'elle en a besoin ?

Écrit par : lambertine | 20/01/2012

@lambertine : c'est la loi et je n'ai pas a la discuter. Le secret medical ne peut être opposé dans le cadre de sévices sexuelles à mineurs.
Cependant la loi n'oblige pas à déclencher la grosse cavalerie de suite !
Si elle était encore victime il aurait fallu signaler de suite, car on a obligation de faire cesser un crime dont on a connaissance.
Là ce sont des faits anciens et elle ne voit plus l'agresseur. On va donc prendre un peu de temps. Pour qu'elle puisse mieux vivre, accepter et comprendre la démarche judiciaire.

Écrit par : Spyko | 20/01/2012

Y a t'il quelqu'un qui se soit penché sur l'évolution comparative des "portants plainte" vs "non portants plainte"?
Prendre du temps pour mieux vivre la démarche judiciaire, mieux l'accepter et mieux la comprendre, je veux bien, mais mieux vivre tout court? J'ai des très gros doutes là dessus.

Écrit par : agrinel | 20/01/2012

@agrinel : je ne ne connais pas d'etudes comparatives. Mais pour, malheureusement, recevoir beaucoup d'enfants et d'ados abusés, je vois un peu de tout.
Je dirai que pour la majorité tout de même, la Justice les a aidé, a pu faire cesser les faits, éloigner l'agresseur, etc...
La difficulté est que la procédure est longue, éprouvante (enquête, devoir redire les choses, procès).... Je suis honnête avec les jeunes et jamais je ne leur dit que la procédure judicaire va tout résoudre.
Je leur dis que ça va être difficile à vivre et que durant ce temps je serai là pour les accompagner. Je discute avec les parents pour essayer qu'ils puissent être aidants avec leur enfant.
Mais si à un moment, la justice arrive à reconnaitre l'agresseur coupable (quelque soit la peine prononcée d'ailleurs), c'est souvent un soulagement pour la victime, une nette avancée dans la thérapie. Car toutes les victimes se sentent malheureusement plus ou moins responsables et coupables de ce qui leur est arrivé. Ce sont des choses qu'on travaille avec un psychologue c'est sur. Mais si à un moment, la justice prononce officiellement le fait qu'il y a bien un coupable et une victime, ça aide considérablement nos jeunes à avancer !

Ceci dit, certains jeunes sont broyés c'est vrai par la procédure. Souvent dans le même cas que cette jeune dont je parle, quand ils ne voulaient pas de la Justice.
Après, il y a la Loi. Et les obligations de signalement qui se posent pour tout professionnel et d'ailleurs pour tout citoyen : toute personne ayant connaissance de faits sexuels sur mineurs se doit de les signaler, sous peine d'être mis en cause pour non assistance à personne en danger
Cet agresseur dont me parle cette jeune, qui sait s'il n'est pas réellement pédophile, s'il n'abuse pas ou n'abusera pas d'autres jeunes ? Peut être que cette procédure aidera à en protéger d'autres... Je ne sais pas.

Comme je le disais, il y a l'obligation de signalement mais ici, on va essayer de prendre notre temps, rencontrer la jeune et sa mère plusieurs fois, les acompagner dans la démarche. Je ne vais pas "ouvrir le parapluie", signaler de suite sans même leur en parler (je l'ai déjà vu faire par certains professionnels) parce que "oh là là des abus sexuels, moi je me mêle pas de ça, je transmets à la justice".
Non on peut essayer de faire les choses bien, ou en tout cas, le moins mal possible.
La procédure sera douloureuse pour elle, c'est clair. On va essayer de l'accompagner et on va espèrer qu'au final, cette procédure amènera des choses positives pour cette jeune.
Si même moi, je n'y crois plus, qui y croira ?

Écrit par : spyko | 21/01/2012

Continue à y croire, c'est sûrement important pour soutenir les patients, du moment que tu restes lucide et que tu ne leur fais pas croire que la Justice passe à tous les coups.

Ceci dit, je pense qu'une plainte aide + et aboutit + à condamnation quand il s'agit d'enfants, quand les preuves ne sont pas trop loin.

Par contre côté adultes, bof..mais on reste dans le symbolique vu les 80 à 90% de classement sans suite...
Pour moi c'est très important quand ma psy me dit "n'attendez aucun égard de la part de la Justice" , je préfère ça plutôt qu'elle soit aveugle.
Mais je suis adulte et ça ne sera peut-être pas la même chose à entendre à 13 ou 14 ans.

Écrit par : Opale | 21/01/2012

Cet article est très intéressant : au regard du précédent, il montre bien, en effet, le long chemin que prend la vérité d'une vie pour arriver à être formulée en confiance.
Quel métier difficile et passionnant vous faites...
:)

Écrit par : Mistinguette | 24/01/2012

Je lis chacun de vos articles avec beaucoup de plaisir et je suis contente de voir que le blog "reprend du service"!

Écrit par : mathilde | 25/01/2012

Bonjour,
Je lis votre blog depuis un moment et il est pour moi une source de réflexion dans ma pratique de psychologue (fraîchement diplômée et fraîchement sur le terrain...).
Je vous remercie pour ce billet, car il montre bien comment une relation de confiance se noue entre un psychologue et son patient et surtout le facteur "temps" qui à mes yeux est indispensable. a cet époque où il est difficile de faire comprendre que les soins psychiques ne peuvent s'inscrire dans une perspective de rentabilité, et où il faudrait être rapidement "efficace"; votre billet souligne l'importance de laisser à cette jeune fille la maîtrise de son temps à elle pour être prête à dire, prête peut être plus tard à agir ...

Écrit par : maya | 25/01/2012

@Mistinguette : merci à vous !

@Mathilde : il n'est jamais vraiment fermé ce blog. Mais la régularité des billets n'est pas..euh...très régulière

@Maya : Tant mieux si ce blog peut être intéressant pour vous.
Le facteur temps dans ce cas là est effectivement fondamental. Signaler à la justice en urgence le cas de cette jeune fille, sans lui laisser le temps d'être prête, de pouvoir un peu travailler ce qu'elle en attend,... Ca aurait pu être peut-être très traumatique.
Le signalement s'impose, mais au moins, on aura eu le temps qu'il prenne sens pour elle.

Écrit par : spyko | 26/01/2012

Je pense a cet article (et au précédent) chaque fois que j'écoute "La bonne pomme" du cd "L'expédition", des Cowboy fringants... Merci à vous de poster tout ceci, ca fait réfléchir, et c'est toujours bien pour une future médecin de réaliser le travail de tout ceux qu'elle va côtoyer dans sa vie professionnelle :-)

Écrit par : LinK | 27/01/2012

bonsoir Spykologue

votre récit me touche beaucoup..
je ressens comme de la culpabilité de n'avoir pas vu, pas su voir. ayant occulté pendant des années ce qui m'était arrivé, comme à votre patiente, je ne puis m'empêcher de réagir. de vous dire que votre place n'est pas forcément celle de voir, de savoir, de deviner..mais vous le savez déjà :-)
que votre patiente le sait aussi. je ne sais pas si la justice reconnaîtra les faits ou non. Mais vous avez écouté sa parole sans l'avoir remise en cause, et c'est peut-être là l'essentiel, de pouvoir trouver une épaulé sur laquelle (enfin) s'appuyer un peu. Parce que vous l'avez cru, elle peut donc vous croire aussi lorsque vous lui faîtes comprendre qu'elle n'est responsable en rien de ce qui lui est arrivé, que ce n'est ni juste ni normal ni excusable.
Les lois devraient protéger les victimes, et ce n'est pas toujours le cas, c'est vrai. Mais vous n'êtes pas la loi, vous êtes celui qui a reçu les premiers mots. Même si les démarches n'aboutissent pas dans la "réalité", l'accompagner c'est l'encourager à (re)vivre enfin. c'est déjà beaucoup..
alors oui, il y a ce que l'ont dit, il y a ce que l'on tait. le moindre doute, même tu de votre part aurait pu la condamner au silence pendant longtemps.

Écrit par : papillon | 29/01/2012

Bonjour,

Pour ma part je crois que le plus important c'est d'avoir été là quand elle a été prête à partager son secret avec vous. Peut-être qu'auparavant elle n'en été pas là. C'est incroyable tout ce que l'on peut arriver à déployer pour ne pas être "démasquée", vue sous son vrai jour, avec son vrai passé, par peur de revivre les choses,par peur du jugement, par honte, difficile à expliquer... En tous cas elle doit avoir une grande confiance en vous et avoir des attentes pour avoir réussi à "lacher" ces quelques mots qui changent tout.
En ce qui me concerne c'était mon cas...

C'est très, très difficile à vivre, être prise entre les sensations du passé, la vie d'aujourd'hui, avoir envie de dire les choses mais constater que les mots ne sortent pas.
Parler, dire, ressentir, laisser les mots sortir... Je ne connais pas "l'après" de ces étapes, le pas me semble encore tellement infranchissable.
je vous souhaite à vous et à cette jeune fille une bonne collaboration pour la route qui la conduira, je l'éspère, vers le chemin de sa liberté...

Écrit par : filomena | 02/02/2012

@Link : merci de votre passage ;)

@papillon : Je pense effectivement qu'entendre l'autre, c'est une étape indispensable dans la reconstruction de soi. Quelque soit ce que la Justice pourra en dire ensuite.

@Filomena : Je ne sais pas si vous avez pu dire ou pas... Je vous souhaite en tout cas de pouvoir vous libérer de ce poids et vivre pleinement votre vie. Le premier pas est le plus difficile et le plus angoissant. Courage.

Écrit par : spykologue | 02/02/2012

Pour vous répondre, j'ai pu dire "ça" en quelques mots au bout de 2 ans et puis après impossible d'aller plus loin. Les longues sénaces interminables de silence où je n'arrivais rien à dire me sont devenues insupportables, c'était trop pour moi.J'avais peur que ça bouscule l'équilibre que j'avais pu construire.
Un jour en faisant la route pour aller au rdv, j'ai décidé de faire demi-tour, je n'y suis pas allée, sans prévenir de mon absence. 2 semaines après j'ai envoyé un mot disant que j'avais besoin de temps,mot accompagné du règlement de la séance manquée. Je me suis dit qu'il fallait laisser passer un peu de temps parce que parler c'est la chose la plus difficile qui soit. Puis les mois sont passés...c'était il y a 2,5 ans. J'aimerais reprendre quelque chose mais je me vois mal reprendre rdv en disant "on peut prendre rdv, vous vous souvenez, je suis la fille qui vous a planté sans explication il y a 2 ans..." Peut-être qu'un jour je franchirai le pas...
Voilà pourquoi je crois que la phase durant laquelle on parle de "ça" est peut-être la plus critique, bien plus que celle où on lâche son secret.

Écrit par : filomena | 03/02/2012

@filomena : sauf que l'attitude silencieuse du thérapeute est tout à fait contre indiquée face à un patient qui souffre d'un trauma.
Rien de pire que le silence lourd, oppressant, qui enferme au lieu de soutenir !!
Surtout quand le patient a lui même experimenter le silence, s'etre tu sur des évenements pendant des années, n'avoir jamais réussi à dire avant... Le mettre face à un autre silence, c'est assez monstrueux.

La base des thérapies des victimes, c'est : pas de silence de la part du psy ! M'enfin, il sortait d'où celui là ?
(excusez moi, ça me mets en rogne...)
Certains psys disent qu'il faut laisser la demande émerger, laisser le temps au patient d'exprimer les choses à son rythme. C'est vrai dans la plupart des cas SAUF pour les traumas.
Là il faut être chaleureux. Là il faut expliquer, accompagner, "réparer", aller un peu chercher les choses pour aider le patient à exprimer.
Si on attend que le patient nous parle de ses souvenirs traumatiques, on risque d'attendre très longtemps ! D'autant que la personne est souvent dans l'évitement.

Mon conseil, sauf si vous étiez attachée à votre psy et que mon jugement apparaît trop sévère, c'est de chercher un thérapeute qui a l'habitude de la prise en charge des victimes.
Courage, vous avez fait le plus dur je pense ;)

Écrit par : spyko | 03/02/2012

200 % d'accord avec Spyko!
Si vous le pouvez ça serait bien d'aller voir ailleurs, éventuellement pour quoi pas chercher une victimologue, ou encore voir à l'hôpital s'il n'y a pas un service avec un psy s'occupant des victimes..

Il y a eu très peu de séances silencieuses avec ma psychologue, ça a été dans des moments où elle sentait que j'avais trop besoin d'elle pour choisir le sujet de ma séance, mais elle a toujours été présente, notamment dans les débuts de séance qui restent toujours très dur, car j'arrive de "la vie normale" et je viens lui parler de ça, du coup j'ai encore maintenant bien du mal à démarrer, mais elle m'aide .

J'ai effectivement souvent lu que le silence nous ramenait au traumatisme, on se fait en + très très vite des films (peut-être encore + que la moyenne des patients) sur ce que pense le psy pendant ces silences et c'est trop destructeur.

De bons psys existent, je vous souhaite d'en trouver un, ça en vaut la peine.

Écrit par : Opale | 03/02/2012

Bonjour,

Je n'ai pas pris le temps de lire tous les commentaires attentivement. Mais par rapport à la question du signalement je me demandais...

Cette jeune fille a bien des parents, non?

Je rappelle au passage que certes, les professionnels doivent signaler en effet les abus sexuels subis par un mineur (la question du délai qu'on se donne lorsque la jeune n'est plus confrontée à son agresseur n'est hélas qu'une interprétation du silence de la loi... et se positionner sur de l'interprétation des vides du texte c'est toujours inconfortable)lorsqu'ils en ont connaissance...

Mais ils n'ont théoriqemet à le faire que seulement si aucun dépositeur de l'autorité parentale n'est en mesure de déposer une plaite au nom de son enfant (soit parce qu'il en est empêché pour diverses raisons... soit parce qu'il est lui-même l'auteur/complice des faits).

Bref... Cela ne nous regarde pas forcément... Mais si il y a à travailler la question d'un signalement ou d'un dépôt de plainte... N'oublions pas que ça doit se travaller ET avec le mineur ET avec le ou les parents s'ils ne sont pas les auteurs ou complices des faits.

Pour le coup c'est aussi très important sur le plan thérapeutique que de permettre au mineur de voir son/ses parent(s) de mettre en oeuvre une procédure. Leur rôle de parent protecteur est ainsi restauré aux yeux de l'enfant qui n'a pas été protégé sur le moment de son agression.

Je ne sais pas si ce rappel général te sera d'un grand secours dans cette situation... Mais vu l'intérêt suscité et le débat qui a suivi ton billet auprès des lecteurs... ça me paraissait important de rappeler que lors des abus sexuels subis par les mineurs on a souvent tort de faire reposer toute la responsabilité de ce qui doit pouvoir se faire autour du jeune, sur les professionnels.

A moins d'être auteurs et/ou complices... Les parents ont un rôle très important à jouer dans la restauration des enveloppes psychiques effractées de l'enfant. Ne le négligeons pas et n'hésitons pas à faire appel à eux lorsque c'est possible.

Bien cordialement,

Écrit par : Jack | 03/02/2012

Cette jeune fille commençe à s'ouvrir à minima alors parler de procédure judiciaire peut la pousser à refermer la porte qu'elle a entrouvert. Ce genre d'histoire ne se lâche pas comme ça sur un claquement de doigt surtout quand elle est ancienne, la raconter c'est revivre le passé avec toute la souffrance accumulée et refoulée et seul une personne à laquelle toute la confiance a été donnée peut recevoir la confession et sans doute à t-elle taté le terrain aussi je me demande si vous n'avez pas été un peu trop vite en lui parlant de cette procédure même si ç'est la règle.
Si elle se ferme, vous pouvez peut être lui demander de vous écrire son histoire par bribes si c'est trop dur pour elle d'en parler, ça marche aussi vous savez.

Écrit par : Totem | 04/02/2012

@Jack : tu as tout à fait raison de souligner le role primordiale et salutaire des parents dans ce genre de cas. Qu'ils se positionnent clairement est tres utile.
Mais là, en l'occurence, maman déprimée, éthylique plus ou moins, difficilement mobilisable. Veut bien protéger sa fille, mais dit qu'elle ne fera des démarches que "si sa fille le veut". Donc pour le moment en tout cas, le signalement est plutot de mon coté. Mais rien n'est fait encore. On va se revoir et peut être se mobilisera-t-elle bientot.
En tout cas, je lui laisse l'opportunité de jouer son rôle

@Totem : Trop vite ?.... Mais je n'ai encore rien fait de la procédure judicaire !
La loi imposerait que je signale de suite. Je ne l'ai pas fait en pensant que la jeune, justement, n'étais pas prête, que ce serait trop destructeur maintenant. Et qu'en plus, elle n'était plus en situation de danger.
C'est à la limite de la légalité. Si elle se faisait à nouveau agresser là par la même personne, je serai condamné probablement pour m'être tu et pour non assistance à personne en danger.
Donc ne me reprochez pas d'être aller trop vite ! On prend notre temps. J'ai simplement énoncer la loi, disant qu'à un moment, il faudrait que la justice soit informé.
Je ne voulais pas prendre la jeune fille en traitre. La laisser dérouler son histoire au fur et à mesure des séances et finir par "bon je vais signaler maintenant !"
Là, on travaille autour de ses souvenirs. Mais on prend aussi le temps de travailler la démarche en justice, ce qu'elle peut en attendre, en redouter.
Bref, j'ai l'impression de l'accompagner ?....
Mais je ne prétends pas être parfait, peut être qu'on pouvait faire autrement.

Écrit par : spyko | 04/02/2012

Spyko, j'ai bien compris que vous n'avez encore rien fait concernant cette procédure, mais vous en avez parlé à la jeune fille qui ne s'est pas encore vraiment confiée, ce qui peut provoquer une fermeture chez elle, si je vous ai dit ça c'est que je sais de quoi je parle.
Vous voyez l'inceste de votre point de vue. Même si êtes un bon thérapeute et je suis sûre que vous l'êtes, vous ne pourrez jamais comprendre ce que ressent la personne qui l'a subi car le psychisme est quelque chose de bien plus compliqué que vous ne pouvez le croire et pour s'ouvrir entièrement, la victime doit avoir une entière confiance à l'interlocuteur qui lui semblera digne de recevoir sa souffrance. C'est sûr que lui dire celà à la fin de son témoignage peut sans doute la déranger, mais le dire avant peut provoquer un blocage même involontaire de sa part et au lieu de se livrer, elle risque de se murer complètement sachant qu'elle sera peut être amenée à raconter ça devant un tribunal. Chez une victime, le film se joue à huit clos éternellement, comme une boucle qui ne se casse pas aussi facilement que ça et la moindre tentative de casser cette boucle peut être vouée à l'échec par une phrase anodine dite par celui qui écoute. Je pense que le plus important, c'est que la victime puisse se libérer d'un poids en racontant son histoire entièrement et qu'après elle peut être en de meilleur disposition pour s'entendre dire qu'elle peut porter plainte si elle veut.
Bon ce n'est que mon avis peut être que chaque personne d'après son caractère peut réagir autrement.
Désolée de vous avoir froissé, ce n'était pas mon intention.
Bien à vous.

Écrit par : Totem | 04/02/2012

@totem : Je ne suis pas froissé. Vous êtres fidèle au blog et j'apprecie depuis longtemps vos commentaires, je sais qu'il n'y a pas malice.
SimPlement le fil dans l'entretien est tenu dans ce cas et la consultation s'apparente à de l'équilibre de haute voltige, entre la porte du secret qui s'ouvre et la nécessité de justice.
Je préfère jouer franc jeu et diire la vraie vérité.
"j'entends ce que tu me dis et c'est extrêmement important. On var pendre le temps, à ton rythme, d'en parler. Sache que ce qui t'es arrivé est interdit par la loi, avec un auteur et une victime, toi.
La justice devra être avertie à un moment mais on en est pas la. Ce sera quand tu te sentiras prête à affronter tout ça. Simplement moi je serai obligé à un moment de le signaler. Pour te protéger toi. Ou protéger d'autres personnes aussi. "

Voilà. C'esr mon choix pour cette jeune fille. Ce qui ne veut pas dire que j'aurais fait de même avec une autre au profil différent.
Dans son cas, elle s'était a priori déjà confié à des ami(e)s et avait déjà en tête que la justice allait le savoir à un moment ou à un autre. Autant que ça vienne de moi, apres le temps nécessaire pour recueillir sa parole, pour faire un signalement le plus objectif et le plus aidant possible pour elle.
Merci a vous.

Écrit par : Spyko | 04/02/2012

Totem, pour le coup étant victime aussi, je préfère largement un psy qui dit la vérité de suite...Quoi de pire que de mentir à une victime à qui on a déjà menti pour abuser d'elle ?

Vu la personnalité de cette jeune fille (décrite dans un autre article) il est quasi certain qu'elle savait d'office que la case justice était incontournable si elle en parlait.

Je trouverais insupportable qu'un psy lui dise d'un coup "il faut signaler" alors qu'elle a déjà décidé de raconter les faits, en tout cas en m'imaginant à sa place je le ressentirais comme une violence, une trahison.

Comme quoi, nos sensibilités de victimes sont différentes...et pour le coup le plus à même de cerner cette jeune fille c'est son psy .

Écrit par : Opale | 04/02/2012

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