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25/11/2009

des mots d'enfants

J'ai bien compris que j'allais mourir. 
C'est pas difficile à deviner quand je vois maman arriver le matin avec des gros yeux rouges qui se force à sourire et à rigoler dès qu'elle entre dans la chambre. Elle est toujours à me demander ce que je voudrais, si j'ai besoin de quelque chose. D'ailleurs, les infirmières font pareil. La semaine dernière, c'était pas comme ça. On me disputait quand je voulais pas de la perfusion ou que je jouais dans ma chambre au lieu d'aller à la radio. Mais cette semaine, ben non, plus personne ne me dispute. Je suis pas complètement idiot non plus. Mais bon, je vais leur faire croire que je n'ai rien vu, sinon après, ils vont être gênés et encore plus gentils s'ils s'aperçoivent que je sais. Déjà là, que j'en ai marre qu'on me demande vingt fois dans la journée si je vais bien, qu'est ce que je veux,....

J'ai demandé il y a deux jours à maman ce que c'était de mourir. C'est vrai, personne ne m'a jamais expliqué à moi. J'ai bien vu que elle se retenait de pleurer. Peut être que ma question était bête alors. Mais elle a quand même répondu. C'est quand on peut plus bouger et plus respirer qu'elle a dit. Et ça dure tout le temps.
Moi je me dis, plus respirer, ça va, ça m'embête pas trop. De toute façon, ça m'amuse pas tellement de respirer en ce moment parce que j'ai mal dans mes poumons et que certains soirs, ça brûle un peu fort. Alors plus respirer pour tout le temps, moi je dis pas non, si ça me fait moins mal.
Mais c'est plus bouger qui m'embête ! Parce que ça fait quand même des mois que j’ai pas fait de foot et que j’ai pas le droit d’aller dehors. Alors c’est sur que ça m’embête un peu si j’ai plus le droit de bouger. Et puis pour tout le temps, ça fait quand même super long. Faudra que je demande à maman si c’est vraiment pour tout le temps. Parce que normalement, je dois aller en CE1 à la rentrée moi, alors ça va être embêtant.

Ce qui m’embête aussi, c’est qu’ils sont tous gentils. Mais vraiment trop gentils depuis qu’ils ont dit que j’allais mourir. Attention, hein, il faut pas leur dire que je sais, sinon ça va être pire. Déjà là, que l’infirmière me demande si je veux qu’elle remonte l’oreiller, qu’elle allume la télé, si j’ai soif, si j’ai faim. Ca fait un peu bizarre à force !
C’était un jour la semaine dernière. Un docteur il a pris mon dossier et ils se sont tous enfermés dans une salle, les docteurs, les infirmières, avec mon dossier. Quand ils sont ressortis, ils faisaient une drôle de tête et même qu’après, ils ont parlé à papa et maman, et qu’ils faisaient une drôle de tête aussi juste après. Alors j’ai un peu compris quand même.
Je crois même que les docteurs ils l’ont dit un peu à tout le monde à l’hôpital. Quand j’ai fait ma radio la semaine dernière, la dame de la radio, elle aussi, elle était devenue super gentille. A chaque fois que j’allais la voir, je lui disais que son chien en peluche, dans sa salle, il était trop beau et trop joli. Et ben la semaine dernière, je l’ai pas dit, pour son chien, et vous savez quoi, elle me l’a donné le chien. Moi j’avais rien demandé. Mais je suis sur que les docteurs ils lui ont dit aussi que j’allais mourir. Les gens ça doit les embêter que je bouge plus après, alors ils sont gentils.

Maintenant ce qui est embêtant, c’est que maman elle a toujours envie de pleurer. Alors j’essaie d’être rigolo, et puis pas trop embêtant. Comme ça, ça l’aide un peu, parce que ça lui fait beaucoup de soucis l’hôpital. Je lui dis pas trop si j’ai mal, j’attends qu’elle soit parti pour le dire à l’infirmière. C’est sur que maman, ça doit l’embêter si je peux plus bouger et respirer après que je sois mort.
Mais moi, je me dis que c’est un peu ma faute si elle pleure quand même. J’aurai du essayé un peu plus de guérir. J’ai fait des efforts quand même, j’ai pris les cachets, j’ai fait les examens qu’ils me disaient les docteurs. Mais je sais qu’il y a des soirs, j’ai oublié des cachets. Et puis même une fois, j’ai pleuré, j’ai dit non, et l’infirmière elle a pas pu me faire la perfusion. Alors c’est peut être un peu ma faute ? Si j’avais vraiment essayé de guérir, maman elle serait moins triste.
C’est pareil pour le docteur. Il doit être un peu déçu. Au début, quand je suis arrivé, il m’a tout bien expliqué de ma maladie et il m’a dit qu’on allait me guérir. Et au début, il venait presque tous les jours me voir avec une infirmière, et même qu’ils disaient des mots super compliqués pour parler de ma maladie. Mais maintenant qu’ils ont dit que je serai mort, et ben, il vient plus.
Je suis sur qu’il est un peu en colère. Peut être que l’infirmière elle lui a dit que j’avais refusé la perfusion un soir ? Il doit en avoir marre des enfants qui veulent pas se soigner. De toute façon, si il est en colère, je crois que je préfère qu’il vienne pas me voir. J’ai pas envie de me faire disputer.

J’ai fait ma liste de Noël et je l’ai donné à maman. Mais j’ai pas bien compris parce que ça l’a fait pleurer. D’habitude, je suis en retard pour faire la liste et maman elle râle ! Là, à l’hôpital, j’avais le temps, alors j’étais fier moi, la liste, je l’avais faite deux mois avant Noël ! Mais quand je l’ai donné à maman, je lui ai dit que c’était les cadeaux que je voudrai à Noël, elle m’a regardé, elle a rien dit et puis, elle a commencé à pleurer. C’est la première fois que je vois quelqu’un pleurer pour Noël. Ils sont un peu bizarre des fois les adultes.
Sinon, je me demande si je serai mort quand j’aurai les cadeaux ou si je serai pas mort. Parce que si on peut plus bouger, je pourrai pas trop jouer avec. J’aurai du demander à maman si je serai mort à Noël. Peut être que j’aurai du demander des jouets où il faut pas trop bouger, que je puisse m'en servir quand même.
Je lui demanderai demain. Parce que là, il est neuf heures du soir, et l'infirmière elle va venir me chercher dans un fauteuil avec des roulettes pour m'amener dans la salle des infirmières. Elles m'ont dit qu'il y avait un match de foot et que j'avais le droit de le regarder avec les docteurs et les infirmières, mais qu'il fallait pas le dire aux autres enfants, parce qu'eux, ils doivent dormir. Avant j'avais pas le droit de sortir de ma chambre la nuit. Mais cette semaine, j'ai le droit. Ils sont vraiment tous gentils maintenant. 

 

09:49 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (23) | |  Facebook

Commentaires

Je sais depuis longtemps pourquoi j'évite au maximum de travailler auprès des enfants... Parce que je suis incapable de prendre suffisamment de recul pour être seulement emphatique...
Après ce billet, je suis en larmes... parce que c'est injuste, la vie est injuste et ce petit bonhomme est drôlement courageux et très perspicace...
Mais au moins je vais apprécier ce mercredi... Le mercredi matin, je râle, parce que mes enfants sont en super forme, pas comme les jours d'école où il faut les tirer du lit...Donc je ronchonne, je me plains...pauvre petite maman qui n'a pas droit à la grasse mat'...
Donc ce mercredi, ce petit garçon m'a donné une leçon de bonheur, aujourd'hui, je serai heureuse d'être bousculée par mes petits monstres...Parce qu'ils ont la chance d'être en forme, parce que j'ai la chance qu'ils soient en vie...

Écrit par : Zéb' | 25/11/2009

D'accord avec Zebuline. Je n'ai pas pleuré, mais la boule était là. J'ai la chance de pouvoir côtoyer des enfants en relative mauvaise santé, juste des rhumes, des otites, l'appendicite, une conjonctivite, et de ne pas avoir à gérer ce genre de confidence. Pour les soignants comme toi au contact de telles maladies où il faut aborder le concept de mort, j'imagine que c'est éprouvant au-delà du supportable parfois. Nous ne sommes pas armés contre notre propre mort, comment l'expliquer à un petit être qui n'a pas encore pleinement vécu? C'est douloureux, et pourtant, tu te dois d'être là, solide, accueillant, chaleureux, pour le rassurer. Je te tire mon chapeau, Spyko.

Écrit par : Med'celine | 25/11/2009

Les phases terminales d'un enfant, ça me révolte toujours. je n'arrive toujours pas à comprendre "pourquoi". C'est la seule chose qui renforce ma croyance en le fait que si les lois de la nature nous dépassent, il n'y a pas de dessein derrière, il n'y a pas de Dieu. Parce qu'aucune conscience purement juste et bienveillante ne pourrait vouloir ça.

Écrit par : Leto | 25/11/2009

Wou-outch.
Dur à lire, votre billet, Spy, et je n'ose même pas m'imaginer dans votre position au cours de ce dialogue avec ce petit (ou plus ou moins petit) bout.
Chapeau...

Écrit par : Dragon d'eau | 25/11/2009

Mon message de ce matin ayant disparu, je m'en vais tenter de le ré-écrire...

Les mômes sont étonnants, dans leur force, leur lucidité, leur souffrance...
Dire que ce petit bonhomme se sent presque coupable de faire de la peine à ses parents, aux infirmières et au docteur... Quelle humanité ! Quelle leçon de vie ! Oui, de vie....

On fait un boulot merveilleux, spyko, merveilleux... Etre là est souvent ce qu'on peut seulement faire, mais c'est tellement important...

Bon courage à toi... Et un grand salut à ce petit bonhomme...

Écrit par : psyblog | 25/11/2009

Je suis toute chamboulée suite à la lecture de ces mots d'enfants... Mon coeur de mère et mon coeur d'instit sont bien serrés.

Bravo à toi d'être là pour ces petits !

Écrit par : Chab'instit | 25/11/2009

Zeb : là où je suis d'accord avec toi, c'est que cotoyer ce genre d'histoires aide à relativiser largement ses soucis quotidiens !

Med'Celine : moi je crois que c'est à tous les petits bouts comme ça et leurs parents qu'il faut tirer son chapeau...Je me demande souvent comment moi à leur place je ferais pour tenir le coup

Léto : les voies du seigneurs sont impénétrables dit-on... Mais j'en tire les mêmes conclusions que toi souvent, révolte, incompréhension, difficulté à croire à quelque chose au dessus de nous qui soit bienveillant
Dragon d'eau : merci de ton passage. Ma position à moi, ce n'est pas la plus difficile, je ne suis auprès de l'enfant que quelques instants.

Psyblog : oui c'est de la culpabilité de l'enfant dans la maladie dont je voulais parler au départ. Et puis le billet s'est transformé en témoignage à la première personne, c'est venu comme ça.
J'ai amalgamé en fait des choses vues, entendues avec plusieurs enfants, plusieurs familles pour en faire un billet fictif mais néanmoins bien réel sur le fond.

Chab'instit : ça nous heurte tous et finalement, heureusement. Si on était blasés de cela, on ne serait plus humains

Écrit par : spyko | 26/11/2009

La tranquille lucidité de cet enfant , face à sa mort , me bouleverse .Sans doute me renvoie t-elle à ma plus grande terreur , celle de perdre l'un de mes propres enfants .
Dans le registre des mots d'enfants , je me souviens d'une jolie phrase formulée par une de mes filles agée de 6 ans , alors qu'une amie chère à notre famille venait de décéder:"lorsque l'on nait , on attrape la maladie de la mort ".

Écrit par : Sandrinej | 26/11/2009

Sandrine : Je crois aussi que d'écrire ce billet me permet d'exorciser le même genre de peurs que la tienne, perdre un enfant.

Écrit par : spyko | 27/11/2009

Bonjour, je vous lis régulièrement depuis quelques mois sans laisser de commentaires.
Mais à la lecture de cet article, je voulais vous remercier.
Tous vos articles m'ont fait réfléchir, mais celui-là m'a vraiment ému. C'est bien la première fois que j'ai une boule dans la gorge à la lecture d'un blog.

Écrit par : cyl63 | 01/12/2009

je suis également très ému ,tant par l'intelligence de cet enfant que part l'issue de sa maladie.
je ne sais pas quel recul je pourrais avoir face à ce genre de situation, en tout cas je pense qu'il faut avoir un très bon contrôle de soi ,de la ressource ,pour faire la part des choses une fois chez soi. merci pour ce texte qui donne à réfléchir ! difficile de ne pas penser à ces propres enfants en effet.
bravo spykologue,je salut ton grand professionnalisme.

Écrit par : david | 01/12/2009

juste boulversée..

Écrit par : anneso | 02/12/2009

A Cyl63, david et anneso : merci de votre passage ici...En espèrant ne pas trop boulverser les lecteurs non plus à chaque fois...

Écrit par : spyko | 03/12/2009

Je suis un monstre si je dis que je n'ai pas eut la gorge serrée en lisant ce billet ? C'est "juste" la réalité, la triste réalité. C'est bien pour ça que bosser avec les mômes ne m'a jamais tenté.
Par contre, les entendre exprimer cette culpabilité la, ça ne doit pas être facile à gérer. Mais je ne vois pas un seul parent capable de continuer à se comporter "normalement" avec son gosse alors qu'il sait qu'il va bientôt mourir.

Écrit par : Derek | 03/12/2009

Heureusement Derek que tout le monde n'a pas forcement la gorge serrée !
Ca ne veut pas dire être insensible, ça veut dire que on peut plus ou moins se blinder face à certaines situations. Qu'on ne réagit pas tous de la même façon.
Donc non, je ne dirai surement pas que tu es un monstre, lol !

Écrit par : spyko | 03/12/2009

Pfff, moi j'ai pleuré comme une chochotte en lisant ces mots.
Comme j'ai pleuré aussi dans des beaux moments comme le premier accouchement auquel j'ai participé. Et croyez le ou non, c'est ce qui me donne envie de me confronter à ces situations. Etre auprès de ces personnes qui me bouleverse dans les bonnes ou les mauvaises nouvelles. Me blinder suffisamment pour être professionnelle, c'est ce qui va être le plus dur, mais j'ai envie d'y arriver!
Merci pour cet article monsieur le spychologue :-)

Écrit par : Marie | 08/12/2009

qui me boulversent, ent, ça m'apprendra à ne pas me relire.
Bon, ok, je retourne bosser ... ;-)

Écrit par : Marie | 08/12/2009

Marie : merci de ton passage. Tu sais, on est tous émus devant une situation un jour.... Beaucoup plus quand on débute, car on découvre plein de choses. Mais même ensuite... On croit se blinder, et bing, un enfant, une parole, une situation nous émeut plus qu'un autre.
C'est ça être humain non ?....
Au fait, j'espère te lire un peu...Un tout petit peu quand même via ton blog... ;-)

Écrit par : spyko | 16/12/2009

Je viens de decouvrir votre blog et me voici a la page 7... j'ai l'impression que ce message "ecrit" par l'enfant a ete en fait ecrit par mon mari...qui est surement un grand enfant
Merci pour votre blog!

Écrit par : celia | 28/04/2011

C'est très beau et émouvant... je suis bouleversée et je repense à mes proches malades ou morts... Je prie pour que mes enfants ne connaissent jamais cette souffrance!

Écrit par : Mimilady | 24/08/2011

La gorge me serre à me faire mal.

Il me faut un peu de temps pour respirer...

C'est... Non.

Je ne peux pas dire ce que c'est. Mes emotions sont trop fortes.

Il n'y a pas de mot. Vaut mieux se taire.

Écrit par : Mademoiselle BB | 11/09/2011

Je n'avais jamais lu ce billet. J'ai les larmes aux yeux. J'imagine que ce petit est parti depuis longtemps maintenant.

Écrit par : Babeth | 30/09/2011

Bon moi comme d'autres je pleure...pffiou..et pourtant j'arrive pas à décrocher du blog...

Écrit par : llythie | 31/10/2011

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