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10/06/2009

On gère...

Depuis tout à l'heure, je suis fixé sur le petit tremblement de sa lèvre inférieure. Le signe d'une énorme tension intérieure qu'elle tente de toutes ses forces de maîtriser. Je remarque le tremblement, j'essaie en même temps de ne pas être trop insistant par mes regards. Je me sens un peu coincé.

Depuis tout à l'heure, cette maman me parle de sa vie. Sa vie de maman de deux enfants handicapés, atteints tous deux d'une maladie incurable et évolutive. Elle a du arrêter son travail. Elle passe sa vie en voiture entre médecins, kinés, examens et hopitaux.
Ses enfants ne sont pas très facile à vivre au quotiden. Des troubles du comportement, une exigence, voire une tyrannie envers leur mère que leur handicap a décuplé. Car avec la culpabilité que la maman a en elle, elle n'arrive plus à dire non aux demandes multiples de ces enfants.
Et pour aider au mieux, son mari est parti l'an passé, la laissant seule avec tout cela.

Alors oui, nécessairement, ça ne peut être que difficile à gérer. Et pourtant, depuis tout à l'heure, elle fait tout son possible pour donner le change. Rigolant, plaisantant, dans un espèce d'activisme douloureux. Il faut combler. Combler le vide, combler l'espace, surement pour ne pas réflechir, pas s'apesentir. Elle parle, elle parle, elle évoque tout ce quotidien difficile comme si on parlait de la météo ou du dernier cinéma qu'on a fait.
Elle me parle de sa vie difficile avec plein d'éclats de rire et de plaisanteries. Mais moi je suis mal. Car je sens la douleur là dessous et je sens tous les efforts qu'elle fait aussi pour la mettre à distance.
Je me sens mal car j'aimerai bien respecter ses défenses, la laisser jouer ce personnage sur qui tout glisse.
Mais je sais que ce n'est qu'un rôle, et qu'il est douloureux et couteux en énergie. Car elle est épuisée. Elle le lâche, comme ça, au détour d'une phrase. L'épuisement physique, elle veut bien le dire.
L'épuisement psychologique, lui, il n'existe officiellement pas. Ca va. On gère.

Alors je suis mal car si je veux bien faire mon boulot, je dois bien le pointer à un moment donné ce décalage entre ce qu'elle me dit et ce qu'elle vit. Je dois bien lui dire qu'à force de jouer ce role de maman super active, drôle, et pleine d'énergie, elle va s'épuiser.
Et je vois depuis tout à l'heure sa lèvre trembler, nerveusement, m'indiquant toute la tension qui l'habite et qu'elle essaie de mettre à distance. Et je suis mal car je ne suis toujours pas arrivé à me décider à dire que je ne crois pas à ce qu'elle me dit. Je n'y arrive pas car je me dis que si je le fais, je vais faire exploser ses défenses et qu'elle risque de tout décompenser d'un coup, la douleur, l'épuisement, la solitude, les peurs...

Cependant, il faut avancer et je lâche à un moment "quand même... Avec ce que vous me dites... Je pense qu'il y a des soirs où ça ne doit pas être facile avec tout ça en tête tout de même"...
Elle s'interrompt. Je vois les yeux qui commencent à briller.... On y arrive. Peut être enfin.
Et puis, non, elle se reprend et repart sur le discours convenu "je vais gérer...de toute façon, il faut bien. Ca va aller".

Je crois que quelques fois, c'est plus douloureux pour moi de voir quelqu'un de mal qui ne résoud pas à craquer, que quelqu'un qui pleure effectivement.

16:38 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (11) | |  Facebook

Commentaires

Il va falloir réussir à lui dire que craquer de temps en temps, ce n'est pas être une mauvaise mère. Et éventuellement lui redonner les moyens de pouvoir faire comprendre à ses enfants que Maman aussi a besoin qu'on lui lâche la grappe de temps en temps... Que leur vie n'est facile pour aucun des trois...

Votre empathie est remarquable (mais vous ne seriez pas Spykologue sans ça ^^), attention, la compassion peut en être un corollaire lourd. J'espère que vous arrivez à en évacuer le poids de temps en temps :p

J'espère que le petit va bien :)

Écrit par : Leto | 10/06/2009

Bonne remarque Leto, oui, ne pas aller trop loin dans la compassion, surtout pas dans la pitié... Mais oui, on est touché, souvent malgré nous, par quelques situations.
J'espère juste à cette maman lui donner le droit, pas forcemment de craquer, mais de se montrer humaine et vraie avec ce qu'elle ressent

Écrit par : spyko | 10/06/2009

Déjà une première chose, je suis contente de te lire à nouveau. Ton témoignage est très intéressant et je comprends bien dans quelle position complexe tu peux être face à cette maman car moi-même je rencontre ces difficultés face aux parents d'enfants handicapés que je reçois au sein de l'IME où je travaille. C'est comme si le seul rempart qui lui reste contre la dépression c'est cette sur activité pour surnager et ne pas trop penser. En ça, le livre de Simone Sausse Le Miroir Brisé est assez parlant. Elle montre combien les parents d'enfants handicapés sont surpréoccupés par le quotidien car c'est une réalité mais c'est aussi une manière pour eux de ne pas se projeter dans un avenir qui leur fait peur. Il y a aussi la dimension de culpabilité liée au fait d'avoir mis au monde un enfant handicapé et un dévouement hors du commun qui fait que les parents ne pensent plus à eux. Tout le travail du psy c'est de les aider à trouver cet équilibre, pas simple... Encore faut-il qu'ils soient dans cette disponibilité psychique.

Écrit par : celine b | 11/06/2009

Pas facile en effet, je comprends le dilemme tout au long de l'entretien... mais il va falloir qu'elle lâche prise !
Dans des moindres mesures, une situation tout de même plus légère, j'ai joué à ce jeu là : autour de moi, pendant de nombreux mois, ne pas perdre la face, donner l'impression que tout roulait que j'étais ravie de cette nouvelle vie alors que même si je m'en sortais, c'est vrai, c'était dur... Du coup, je me rends compte maintenant que j'étais même parvenue à me convaincre que j'allais bien, que j'étais épanouie dans cette vie.
Et maintenant que l'équilibre est retrouvé, je suis épuisée. Je suis bien dans ma vie, là c'est sincère mais je manque d'énergie, je sens que la fatigue, la douleur que j'ai nié que la subit maintenant. Pffffffffff ! Du coup, je suis plus vigilante maintenant avec les personnes qui vivent ce type de difficultés.
Et sinon, si vous êtes revenu c'est que ça va mieux chez vous ?
A bientôt.

Écrit par : Chabada | 11/06/2009

Celine : merci pour ton commentaire. Je ne connaissais pas le livre dont tu parles, ça me donne envie de m'y intéresser. Comme toi, je vois cet activisme des parents comme une défense pour s'empêcher de penser (à l'avenir, à la culpabilité, etc).... Mes scrupules, c'est que cet activisme les protège tout de même. Au prix d'une négation, ok, mais ça les protège quand même. Alors j'ai toujours un peu de crainte à faire tomber les défenses en me demandant comment ils vont retrouver l'équilibre derrière ça.

Chabada : Et oui, on a quelques fois le contrecoup de situations difficiles longtemps après... On tient, on tient quand c'est difficile et qu'il faut tenir, en mettant à distance les émotions, les difficultés... Mais quand tout se calme et qu'on se retrouve face à soi, bing, ça nous explose à la figure.
Heureusement, tu es consciente de tout ça on dirait, ce qui va t'aider à remonter la pente... Et la fatigue me semble assez normal après tout ça.
Prends du temps pour toi maintenant que ça va mieux, préserve toi...A bientot

Écrit par : spyko | 12/06/2009

Bonjour Spyko et merci pour ce billet.

Ton "quand même... Avec ce que vous me dites" me renvoie à ce que m'aurait dit ma thérapeute dans cette situation : “Et que dit votre lèvre quand elle se tord comme ça ?" avec le ton de quelqu'un qui s'interroge et toutefois une pointe discrète de tristesse. Je me rappelle comme, en toile de fond derrière ma tristesse, je pouvais être surpris mais toutefois content d'avoir été entendu dans ce que je croyais ne pas dire... mais qu'en réalité je disais autrement.

Par ailleurs, je me demande sur quoi la mère t'a dit vouloir travailler en venant te voir. Car il me semble que ce pourrait être une bonne base pour lui rappeller que peut-être tout n'est pas si facile pour elle, au vu de sa demande. Notamment, si sa demande est justement en rapport avec faire mieux entendre ses limites et ses besoins à ses enfants, alors il peut être utile de lui demander quel besoin et quelle limite elle peut faire entendre si elle ne cesse de repêter que tout va bien...

Comment vas-tu procèder pour ta part face à cette défense ?

Au fond j'ai envie de t'encourager — mais de quoi je me mèle tu me diras, ce que je peux comprendre — à la confronter plus franchement, même si ça peut sembler délicat. De ce que j'ai pu voir dans mon travail avec ma thérapeute, une confrontation bienveillante est très utile, à condition quand même de ne pas rentrer dans un rapport de force du type "tu vas admettre oui ou non". Lorsqu'on arrivait à un point de blocage, pour éviter ce rapport de force justement, ma thérapeute avait coutume de me signaler ce risque, de me rassurer tout de même en me disant que nous y reviendrions quand j'y serai prêt, puis de me demander "qu'aller vous emporter avec vous de notre entretien d'aujourd'hui ?"

Dernière remarque qui mr vient au fil de l'eau, je crois qu'un élément important de ce qui fait l'efficacité de ma thérapeute, c'est sa transparence sur les dynamiques interpersonnelles qu'elle repère entre elle et le patient. Elle en fait d'ailleurs souvent une base de travail thérapeutique. Je n'y avais pas réfléchi aussi consciemment jusqu'à présent. Quelle est ton apporche/avis dans ce domaine ?

Écrit par : Yyaann | 13/06/2009

Il existe différents cas chez les enfants: Première extrèmité; un enfant physiquement et mortellement malade que la souffrance et la perpective de la mort rendent psychologiquement adulte à une vitesse monstrueuse, devenant ainsi beaucoup plus serein, sage que ses parents. Ces derniers conjuguant le marasme du deuil annoncé, au sentiment de "ne servir à rien", puisque leur enfant apparait plus "mur" qu'eux. Deuxième extrémité; un enfant physiquement malade et qui ne peut, du fait de sa maladie, se développer psychologiquement normalement: la perception du réel n'est pas bonne, les mécanismes d'acquisition ne marchent pas et le comportement de l'enfant se dégrade parce qu'il ne comprend pas assez, et ne maitrise pas du tout ce qui l'entoure, ce qui le fait souffrir, déclenche son agressivité, etc... Les parents aussi aimant qu'ils soient, s'usent, parce qu'il est monstrueux de supporter, mois après mois, un enfant mentalement atteint. Il est important dans ce cas que les parents cherchent de l'aide pour prendre en charge, au moins partiellement, leur enfant. Il est important de leur donner ce droit.Il est important que cela se fassent en évitant de culpabiliser, enfant ou adulte. Entre ces deux extrèmes, toute une palette de cas que votre sensibilité de thérapeute permettra de situer... Qu'en pensez-vous?

Écrit par : Rodrigue | 15/06/2009

Je peux comprendre aussi qu'elle ne veuille pas craquer et donner le change. Parce que si elle craque devant une tiers personne, elle ne s'en remettra pas non plus. C'est très dur de montrer ses faiblesses car ensuite il est difficile pour les autres de vous voir autrement.

(pas facile tout cela)

Écrit par : mummy active | 16/06/2009

Des années d'études pour ne même pas arriver à manipuler une mère dans le désarroi pour la faire pigner, c'est pitoyable. D'autant plus que cette perspective semblait vous exciter. Dans la pochette-surprise avec le diplôme de spykologue, y'avait quoi d'autre? Une poupée Barbie? Un sifflet à roulette? Un autocllant de l'O.M.?

Écrit par : pedopsy | 23/06/2009

je suis bien content pour vous pédopsy que vous ayez pu trouver un endroit où deverser vore agressivité.
Dans la pochette surprise avec le diplome, j'avais trouvé un peu d'humanité aussi. Je suis bien content de l'avoir gardée

Écrit par : spyko | 24/06/2009

yyyaan : merci de ton commentaire. J'admets que de mon coté je fais un travail moins pointu que ta thérapeute. EN effet, je ne me situe pas dans le champ de la psychothérapie. A l'hopital, les gens ne viennent pas me voir pour un traval régulier, accepté, etc... Le plus souvent c'est le médecin qui leur dit "ce serait bien de voir le psy du service". Donc je dirai l'essentiel de mon boulot est de reperer les difficultés, permettre au sujet de les appréhender et amorcer un début de travail. Pour le reste, j'oriente vers l'extérieur. DOnc tu vois, pas possible par ex dans ce champ de travailler tout le domaine interpersonnel qui se joue dans la consultation, qui necessiterai plus de temps et une demande du sujet aussi je pense.

Rodrigue :moi je vois le plus souvent le premier cas, des enfants rendus plus matures par la maladie. Mais je pense que ce n'est qu'une facade, un faux self, pour répondre aux demanddes inconscientes des adultes, rassurés par un enfant qui ne va pas trop mal malgré la maladie, qui comprend, qui accepte, etc...
Dans le second cas, c'est souvent des enfants que les medecins m'adressent "en urgence" quand il va mal selon leurs critères à eux, c'est à dire quand il refuse les traitements ou les soins. Alors je suis un peu missionné comme le psy-pompier d'urgence, qui doit tout résoudre, tout soigner en qq séances... Et c'est souvent compliqué à ce stade, il aurait probablement fallu voir la famille avant, pour comprendre ce qui etait en train de se nouer et réflechir avec eux en prévention...

Écrit par : spyko | 24/06/2009

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