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17/03/2009

T2A mon amie

Pour ceux qui l'ignorent encore, l'hôpital est en pleine restructuration.
En deux mots, autrefois, les services disposaient de budgets votés une fois pour toutes .
Maintenant, c'est différent : toute l'activité auprès des patients doit être "cotée" et l'hopital ne sera payé qu'en fonction de son activité.
Seulement, il y a des patients, des pathologies plus "lucratives", mieux remboursées par l'état que d'autres.
D'où des débats sans fin au sein de l'hôpital autour de cela. Savoir au final s'il faut favoriser telle ou telle hospitalisation. Porter tel ou tel diagnostic...

Dernièrement j'ai assisté à une réunion d'harmonisation (quel joli et doux nom, n'est ce pas), pour toute la tarification des problèmes psychologiques, au sens large.
Je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas vomir... En effet, les discussions ont portés sur les différents troubles et leur remboursement.
S'apercevant que les troubles alimentaires dont l'anorexie étaient très bien remboursés, certains médecins en ont conclu qu'il faudrait activement rechercher tout trouble alimentaire auprès des patients "psy" pour pouvoir coter "anorexique" et non pas "anxiété" par ex., beaucoup moins bien remboursée. Et bling (bruit des pièces qui tombent dans la machine à sous).
Je vois d'ici la tête des mes entretiens. "Oui, je comprends votre anxiété. Mais vous n'avez pas du mal à manger ces derniers temps ? Vous êtes sur ??? Allez, il y a au moins un repas que vous avez eu du mal à avaler non ? "

De même, on m'a fait comprendre que certains patients que je voyais étaient fort peu rentables, à moins que, ô magie, je ne me décide à leur trouver un trouble alimentaire, une dépression ou une maltraitance qui justifierait alors d'un remboursement de l'Etat beaucoup plus avantageux (bling, bling)
Mais il y a pire, toujours pire dans l'ignoble : dans les maltraitances, la maltraitance "psychologique" est beaucoup mieux remboursée que la maltraitance physique. Mystère des cotations. En tout cas, il serait bon que le psychologue que je suis puisse diagnostiquer un peu plus de maltraitance psy,voila les conclusions. Et qu'on m'envoit aussi les maltraités physiques pour que j'y trouve des traces de  séquelles de maltraitance bien mieux remboursées...Comme ça, on pourrait cocher la bonne case.
(bling bling bling)

Certaines activités que je propose auprès des patients deviennent indéfendables car peu rentables. Au revoir les enfants, allez pleurer ailleurs, désolé, ça ne rapporte pas assez... En libéral, vous trouverez bien un psy pour vous accueillir. Comment ça c'est cher ? Ah mais ma brave dame, il faut savoir ce qu'on veut...
On me demande "d'ajuster" mes diagnostics pour faire ressortir sur le dossier du patient des critères et des pathos plus rentables. Si je pouvais trouver celui là un tant soit peu anorexique, et celui-ci un tout petit peu plus maltraité, sur, ca ferait mieux sur le bilan de fin d'année. (bling bling bling)

Bientôt, et ça j'en suis à peu près certain, nos chers administratifs vont calculer que vu le remboursement  d'une dépression par ex., le patient aura le droit à trois entretiens de 32 mn 43 sec et pas davantage. Bientôt on va m'engueuler car j'aurai pris deux heures avec une famille éprouvée et que la consultation n'est remboursée à l'hôpital que sur une base de 45mn.
Je ne rigole pas hein. Il y a quelques temps, j'ai eu une vision très surréaliste en arrivant dans un de nos services : quelques infirmières portaient autour du cou un chronomètre.
Je m'étonne et leur demande le pourquoi : on leur avait demandé de noter pendant plusieurs jours le temps passé à faire tel ou tel acte infirmier. Afin de calculer un "temps moyen" pour une prise de sang par ex ou un changement de perfusion.
Magnifique non ? A terme, cela voudra dire que l'on va calculer que l'infirmiere met par ex. 5 mn 30 pour une prise de sang. Qu'elle se fera engueuler si elle ne fait pas tant de prise de sang par jour.
Que le gamin pleure, ai besoin d'être un peu rassuré, que la famille pose des questions sur les examens, on s'en tappe. 5mn 30 et basta. Allez pleurer ailleurs, ce n'est plus remboursé chez nous.

Bientôt vous verrez, je dirai à mes patients "bonjour vous avez 32 mn pour me parler. Pas une de plus. Vous êtes prêt ? A vous.". Et je pourrai conclure l'entretien par "c'est fini. S'il vous plait. Arrêtez de pleurer maintenant...Non je ne vous écoute plus, ce n'est plus remboursé. Sortez, je vous dis".

J'aime quand l'Etat m'aide à être plus efficace et plus rentable...
Tiens, je crois que je vais aller revomir un coup là.


09:13 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

Allez, je vais revomir avec toi... Il fut un temps où je travaillais dans une belle administration... Le "chef" m'avait, ainsi qu'à mes collègues psy, fait signer un contrat par lequel je m'engageais à effectuer les examens psy (test+rencontre de parents) en ... 6 minutes (sic)... (j'avais réussi à obtenir que le temps de trajet ne soit pas comptabilisé dans ces 6 minutes)
OK, j'ai fait... toute une matinée... chronomètre en main... à midi je recevais un coup de fil du directeur de l'administration en question : "Arrêtez, je déchire le contrat signé hier, faites comme avant..."
C'était il y 25 ans... et je vois que ça ne s'arrange pas...
Dis, t'aurais pas une petite anorexique sous le manteau ? Pour vomir, c'est pratique !

Écrit par : psyblog | 17/03/2009

C'est...effarant. On en entend parler, oui, mais tu éclaires avec tes mots concrets l'aspect pratique que revêtira notre pratique , au moins dans les hôpitaux. Médecine à 2 vitesses, déjà dans les faits. Les toilettes, c'est par où déjà?

Écrit par : Med'celine | 17/03/2009

Psyblog : j'adore ton anecdote, tu y es allé au culot et ça a payé. Je ne sais pas si les "responsables" se rendent bien comptent de ce qu'ils nous demandent qqfois et de ce que cela implique en pratique. C'est une chose de gérer des statistiques, des bilans et c'est autre chose d'avoir les patients en face de soi...

Medceline : la medecine à deux vitesse en psycho, c'est déjà clairement le cas. Ou bien tu as de l'argent et tu peux consulter en libéral dans un délai raisonnable. Ou bien tu t'adresses vers un centre medico psychologique ou la pédopsy et les délais sont hyper longs, car débordés..

Écrit par : spyko | 18/03/2009

c'est dramatique et pourtant tu m'as bien faite rigoler avec cet artcicle... je connais la T2A dans la clinique où je suis, c'est déja pas facile en chirurgie de gérer, mais en psy, je n'avais pas pensé qu'il fallait aussi l'utiliser ... c'est tordu et déprimant.

Écrit par : Thétis | 18/03/2009

Tordu et déprimant, yes...! Ca veut dire qu'au fond de nous, quand meme, il y a qq part une vocation, une envie d'aider son prochain. Sinon on ne trouverait pas cela aussi déprimant et tordu.

Écrit par : spyko | 18/03/2009

Je n'étais pas au courant de ces pratiques, je trouve ça effrayant. Ma fille de treize ans étant atteinte d'une maladie de crohn nous sommes des "habitués" de l'hôpital. Son traitement actuel coûte très cher, et je suis hantée par la peur qu'un de ces jours on me dise "Madame on ne peut plus soigner votre fille: pas rentable" comme ça se fait déjà en Angleterre.

Écrit par : Désirée | 19/03/2009

Pas évident la maladie de Crohn, oui, je connais bien.

On en est arrivé à ce stade où on se demande si, en tant que malade, on est rentable ou pas pour l'hopital, avec la peur de se faire jetter... Quelle derive...

Écrit par : spyko | 19/03/2009

Le post est u peu ancien mais ce fonctionnement porte un nom magnifique "la méthode qualité". Le plus fantastique dans ce nom est qu'il est impossible de s'y opposer. Qui est contre la qualité ? Sur le site de la SCOP Le Pavé vous trouverez une vidéo d'une conférence gesticulée (mi chemin entre la conférence, le théatre, le conte et l'improvisation) sur ce sujet.

Les 2 intervantes relatent l'application de la méthode dans une maison de retraite où les aides soignant(e)s avaient été chronomètré(e)s pour la toilette des personnes agées à la suite de quoi il avait été décidé que la toilette durerait seulement 25 min. Seulement, cela ne prend pas en compte l'intimité de ce moment, qui bien souvent devenait un moment d'échange et de confidence pour des personnes se trouvant confronté à leur perte d'autonomie.

Écrit par : Tibal | 15/09/2011

Merci Tibal, je ne connaissais pas cette vidéo, je vais aller voir de ce pas

Écrit par : Spykologue | 20/09/2011

Les commentaires sont fermés.