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18/02/2009

Lève toi et...

Marie pleure. Elle essaie tant bien que mal de retenir ses larmes, mais les défenses ont craqué, elle pleure en silence, assise sur son lit.
Depuis une bonne demi-heure, Marie s'évertue à me prouver qu'elle va très bien. Elle n'aime pas les psys, me le dit ouvertement, "ils cherchent des problèmes là où il n'y en a pas".
Donc "tout va bien". Ses parents sont en conflit ouvert au domicile. Papa a connu des périodes d'alcoolisme, il y a eu des scènes très violentes.
Maman est dépressive au long cours, plusieurs hospitalisations, une tentative de suicide même.
Mais "tout va bien". Marie fait ce qu'elle peut pour tout garder à distance. Elle parle froidement de tout cela, avec détachement, comme si elle parlait de quelqu'un d'autre.

On m'a demandé de voir Marie car elle présente depuis des semaines des troubles de la marche. Elle ne tient plus sur ses jambes et les x radios, scanners et IRM n'ont rien montré. Tous les examens restent désespérément normaux.
Alors, à court d'argument,on appelle le psy. Ce que Marie a très bien saisi d'ailleurs.
"Vous allez me dire quoi ? Que je suis folle ? Que tout ça c'est dans ma tête ?".

Mais je reste serein, j'écoute ses réserves, et petit à petit, les confidences se font plus précises.
Non, ça ne va pas si bien que ça. Oui, c'est l'image que je veux donner aux autres. Je ne veux pas qu'on me croit faible, me dit Marie.
Du coup, elle encaisse, met à distance ses émotions, et se trouve écartelée entre une situation familiale éprouvante et un rôle à jouer où "tout va bien".

C'est le moment que choisissent ses jambes pour lâcher. Hasard ?...
Marie livre quelques phrases qui me font réagir "je n'ai plus la force", "tout cela c'est trop difficile à vivre", "je n'ai plus envie". Comme si elle n'avait plus envie d'avancer.
D'ailleurs elle me dira "on me dit de me lever et de faire travailler mes jambes. Je n'ai plus envie, je n'ai plus la force"
Le symptome médical semble être la seule façon qu'a trouvé Marie pour dire qu'elle va mal, car c'était impossible de l'avouer autrement.

Marie a tout d'un syndrome de conversion. Qu'on associe souvent avec l'hystérie, mais pas toujours.
Dans le syndrome de conversion, la patiente (c'est souvent une femme) présente des troubles d'allure neurologique, ou de motricité. Les examens ne retrouve rien, les éventuelles paralysies ou douleurs ne correspondent pas aux trajets nerveux...Les symptômes sont souvent exprimés bruyamment et en complète discordance avec le tableau médical rassurant.
Mais il ne faut pas se tromper : on n'a pas affaire là à de la simulation, de la "comédie". Il s'agit d'une expression non consciente de conflits psychiques.
Tout comme on peut avoir mal au ventre à cause du trac et du stress : on ne le fait pas exprès, ça n'a rien de volontaire. Et c'est pourtant d'origine psychologique aussi.

La difficulté de la prise en charge est de permette une prise en charge psychologique sans discréditer le sujet, sans faire entendre "que ce n'est rien", ou que "c'est dans la tête" (paroles malheureuses souvent entendues...).
Faire réagir le patient, le "secouer", n'amène aucune espèce d'amélioration, sinon une détresse supplémentaire, celle de ne pas être pris au sérieux.


Je vois donc Marie, donne mes élements aux médecins du service : beaucoup d'arguments pour une conversion, il faut une prise en charge psy en externe. Et je dis qu'il vaudrait mieux mettre fin à l'hospitalisation rapidemment car Marie s'installe doucemment dans son rôle de malade et les bénéfices secondaires s'accumulent (visites de la famille, des amis, regain d'attention, cadeaux...)

Seulement voila... Un des médecins du service, assez réfractaire au coté psychologique des choses me dit qu'il est persuadé que la jeune fille simule. Il ne l'a pas vue en entretien, a juste fait un examen médical rapide à l'entrée, mais il en est certain. "Il faut juste que quelqu'un lui dise !".
J'essaie d'expliquer : ce n'est pas conscient, il va falloir tout un travail psychologique pour réduire le mal être, ce qui permettra aux troubles de disparaitre.
Mais rien n'y fait. Bille en tête, il va voir la jeune fille et trouve qu'on perd notre temps à vouloir faire à son rythme à elle.

Le lendemain, je le recroise. Il est tout fier "elle est sortie, je l'ai faite marcher moi ! De toute facon, je lui ai dit : y'a rien de médical, alors ou tu marches, ou je te garde hospitalisée tant que tu remarcheras pas".

Ben voila. Tout va mieux, hein, elle remarche... Et les souffrances qui l'ont conduite  là ? Elles ont disparues ?
C'est comme si je disais à un dépressif "maintenant je vous interdit de pleurer !" et que je fanfaronnais le lendemain en disant "vous voyez, il ne pleure plus, ca va mieux".

Autant dire que je suis hors de moi... Où est cette jeune fille à l'heure actuelle ? Comment se sent elle ?
Mais je ne devrai pas m'inquiéter. Tout va bien. Elle marche.

17:43 Publié dans Hopital | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook

Commentaires

Waouh. Je ne vais pas expliquer pourquoi -après tout vous n'êtes pas là pour faire des heures sup'- mais merci pour ce billet. Vraiment. Merci.

Écrit par : Leto | 18/02/2009

pas là pourd des heures supp, je ne sais pas, mais intéressé par le pourquoi ce billet vous fait me dire "merci", là oui, tout à fait

Écrit par : spyko | 18/02/2009

Non, non, il y a juste que je vais le faire lire à quelqu'un de proche qui n'arrive pas à comprendre ce que j'ai pu ressentir à certaines périodes de ma vie et dont j'ai parfois des réminiscences quand je suis dans des périodes difficiles, comme maintenant. Vous avez mis des mots et un exemple dépassionné (de mon point de vue et de celui de la personne à qui je vais faire lire ce billet) sur quelquechose que je n'arrive pas à expliquer malgré de multiples efforts et sur quoi j'ai toujours eu comme unique réponse la réponse de votre collègue. Merci donc pour ça.

Écrit par : Leto | 18/02/2009

si ça a pu vous aider, alors j'en suis très content. Je n'étais pas heureux de la façon dont se termine la prise en charge de cette jeune fille. Si au moins on peut faire un eu de positif de ce négatif là, alors tant mieux

Écrit par : spyko | 18/02/2009

Je suis en mode "découverte de votre blog" grace à Grange Blanche... dés le premier billet je trouve cette histoire relatée de manière captivante...je vais continuer mon exploration. à plus tard

Écrit par : Thétis | 18/02/2009

Je découvre ton blog... par l'intermédiaire de Grangeblanche, bien sûr...
Alors je voulais simplement dire que j'aime bien la façon dont tu "parles" de tes patients...
Un jour où j'aurais un peu plus de temps... je reviendrai...

Écrit par : psyblog | 23/02/2009

Merci psyblog pour ton passage et j'espère, à bientôt

Écrit par : spyko | 24/02/2009

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